Interview

« L’espace d’un cillement » dans l’univers de Valérie Armand

Pour son sujet de thèse, Valérie Armand, cette essayiste diplômée de l'université Columbia aux États-Unis, installée comme critique littéraire, avait choisi « L’espace d’un cillement », ce roman fulgurant, doré comme une enluminure de Jacques Stephen Alexis. De cette expérience est sorti un essai : « Renouveau du sensuel dans L’espace d’un cillement de Jacques Stephen Alexis ». Le Nouvelliste a rencontré l'essayiste confinée en Haïti.

Publié le 2020-05-19 | Le Nouvelliste

Le Nouvelliste (L.N.) : Vous avez été subjuguée par L’espace d’un cillement, roman de Jacques Stephen Alexis publié en 1959 chez Gallimard. Alexis a été récompensé, en 2018, à titre posthume, pour ce chef-d’œuvre  par le premier prix Jean d'Ormesson de l’académie française. Quel est la place de ce roman dans votre univers de lectrice et de critique littéraire?

Valérie Armand : Ce grand roman de Jacques Stephen Alexis fait partie de mon univers dès j’ai l’âge de seize ans.  Je l’ai découvert dans la bibliothèque de mon père que je fouinais durant les vacances d’été, en quête d’aventures.  Je m’étais donc rendue compte que l’extraordinaire trame du récit était bâtie sur les sens, sans savoir, lors, que j’aurais la possibilité, à l’avenir, de choisir « L’espace d’un cillement » comme sujet de thèse.  Puisque la professeure Maryse Condé soutenait mon choix sans hésitation, après des recherches sur l’auteur et son œuvre, est né « Renouveau du sensuel dans L’espace d’un cillement de Jacques Stephen Alexis ».

L.N. : Qu’évoque pour vous le titre « L’espace d’un cillement » ?

Valérie Armand : Ce titre dépeint la temporalité d’un roman où priment l’éclat explosif du merveilleux et le refus de la chronologie du temps historique. Le dérèglement des sens va de pair avec celui du temps. L’histoire de la Niña et de El Caucho se déroule durant le temps du Carême, dans une démesure enchanteresse, dans  « l’espace d’un cillement ».

Le Nouvelliste : « L’espace d’un cillement ». Carrément, on peut dire haut et fort que ce roman entre d’emblée dans la modernité ?

Valérie Armand : Absolument. « L’espace d’un cillement » est moderne et adopte comme Glissant le dit dans son « Le discours antillais » « une chronologie qui s’est embuée, quand elle n’est pas oblitérée pour toutes sortes de raisons, en particulier coloniales ». Glissant affirme que « nous n’avons pas le temps, il nous faut porter partout l’audace de la modernité. »

L.N.: En 2018, cet auteur qui fait partie de votre univers depuis l’âge de seize ans a été récompensé à titre posthume pour cette œuvre qui vous a captivée. Comment aviez-vous accueilli cette nouvelle ?

Valérie Armand : J’ai été très ravie de la nouvelle puisque c’est un honneur pour Jacques Stephen Alexis et pour le pays tout entier.

Une œuvre de grande importance

L.N.: Votre essai sur Jacques Stephen Alexis, il est le fruit de cette subjugation. C’est une manière de rendre hommage à cet auteur.

Valérie Armand : Oui, c’est exactement cela.  À mon avis c'est une œuvre de grande importance.  En conséquence, je l’ai présenté à un lectorat universitaire sous un nouvel angle. Je croyais fermement qu’il fallait mettre en valeur le génie de Jacques Stephen Alexis et la portée de son œuvre.

L.N.: Pour une note d’atmosphère, entrons dans le réalisme merveilleux de L’espace d’un cillement.

Valérie Armand : Le réalisme merveilleux, dans  «L’espace d’un cillement », nourrit l’existence de deux personnages originaires de Cuba, l’île révolutionnaire, la Niña Estrellita, prostituée et El Caucho, mécanicien syndicaliste.  Leur idylle évolue dans un monde chaotique où cohabitent l’exubérance de la violence, la volupté multicolore, un tintamarre cacophonique.  La passion explosive, que vivent ces deux êtres qui viennent du peuple d’en bas, tire sa source dans la magie de la culture de l’île d’Haïti et donne une résonance profonde du réel merveilleux : il s'agit de l’odorat, le toucher, la vue, l’ouïe et le goût qui atténuent la militante démarche de l’écrivain et humanisent le merveilleux parcours de la Niña et de El Caucho.

L.N.: Venons au sens. Toute l’architecture du roman repose sur les sens avec lesquels nous percevons le monde autour de nous. Découvrons cet univers que restitue la plume d’Alexis à petites touches sensorielles.

Valérie Armand : Dans « L’espace d’un cillement », il s’agit de la rencontre de deux amants qui s’effectue au premier abord de manière intense mais qui demeure silencieuse pour évoluer en une montée frénétique et à une exploration des sens, véhicules du développement de cette relation rédemptrice.  En  premier lieu, la parole n’occupe pas de place importante mais la vue prend le dessus pour une découverte de la vérité, de la passion amoureuse.  Puis sans contrarier la linéarité de l’histoire des deux personnages, elle passe du registre de la vue à celui de l’odorat qui fait ressortir les laideurs de la vie du peuple d’en bas mais fait émerger les soubassements instinctifs de El Caucho et de la Niña Estrellita.  Le goût incite une connaissance plus intime du couple et leur amour atteint le paroxysme lorsque l’auteur leur permet d’explorer le cinquième sens qui est le toucher. C’est le sixième sens qui anime leur conscience, source de vérité.  À ce niveau, il y a une élévation du sensuel, il y a rédemption, une représentation de la belle amour humaine.

L.N. : Lorsque vous parlez de sixième sens, à quelle perception faites-vous référence?

Valérie Armand : Lorsque Jacques Stephen Alexis parle du sixième sens, il élève cette rencontre au niveau de l’affectif et du spirituel.  La relation de El Caucho et de la Niña transcende le physique et l’érotique pour devenir un amour véritable.

L.N.: Pour matéraliser cet amour véritable dans du concret, le toucher est un sens profond, si vous le voulez bien. C’est par le toucher que la Niña Estrellita atteindra l’extase avec le mécanicien El Caucho.

Valérie Armand : Effectivement, le toucher témoigne du point culminant de leur amour.  El Caucho et la Niña  se découvrent par le biais de la vue et de l’ouïe parce qu’ils se voient et s’entendent parler jusqu’à ce qu’ils se touchent. L’acte sexuel se pose et dépasse la satisfaction du corporel et permet aux amants de découvrir la lumière de l’espoir et de la vérité.

L.N. : Entre parenthèse, vous n’aviez que seize ans, lorsque vous aviez découvert ce roman brûlant de désir de la chair. Dans quel état étiez-vous avec ces pages en mains ? (rires)

Valérie Armand : L’adolescence est l’âge de la découverte. À cet âge, je lisais déjà les romans à l’eau de rose mais il faut dire que j’étais plutôt heureuse d’avoir en main un ouvrage pas comme les autres, écrit par un auteur haïtien.

Une vie de transgression

L.N.: L’univers olfactif rend «L’espace d’un cillement» très vivant. On pénètre les lieux par le nez. Il faut être un nez pour restituer ces odeurs dans toutes ces nuances.

Valérie Armand : En effet, l’odorat permet au lecteur d’imaginer l’atmosphère trépignante du cadre romanesque qui est le pays d’Haïti, terre à laquelle s’attachent El Caucho et la Niña Estrellita.  Les odeurs de clairin trempé, de mabi frais et des bordels créent une atmosphère qui permet au lecteur d’explorer l’unicité culturelle du peuple haïtien.

L.N.: Le cadre de ce roman se resserre autour d’un bordel.  Une prostituée cubaine, la Niña Estrellita, un mécanicien cubain, El Caucho, la présence des marines américains au Sensation bar. Sur le plan allégorique quel est le sens de ce bordel? Quel regard portez-vous sur ce lieu, ses personnages ?

Valérie Armand:   Assurément El Caucho et la Niña Estrellita voient éclore leur amour dans un univers dégradant où l’érotisme est au service de la matérialité. Le bordel qui prône une vie de transgression où les prostituées perpétuent le désordre des sens. Ce sont les parias de la société qui vendent leur corps à des marines américains auxquels elles ne donnent pas leur cœur.  Dans ce lieu de condamnation, l’érotisme s’exécute sans joie puisqu’il s’agit d’un contrat de vente et d’achat. Mais un miracle s’opère puisque ces deux exclus relèvent le défi et retrouvent la rédemption.

L.N.: Le roman d’Alexis a un enjeu.  L’histoire qui se construit dans un bordel n’échappe pas à l’idéologie de ce révolutionnaire, de sa conception du monde. El Caucho, le militant syndicaliste, le défenseur des opprimés, la Niña Estrelita, une travailleuse de sexe, les soldats américains. Votre sensation devant ce cocktail.

Valérie Armand : L’histoire de El Caucho et de la Niña n’échappe pas à l’idéologie d’Alexis puisqu’il campe deux personnages issus de bas peuple.  Mais il préfère célébrer la belle amour humaine où il défend une élévation éthique de l’œuvre littéraire et prône un retour à l’esthétisme pur au règne de la liberté et de l’amour.  C’est avec habileté qu’il met le sociopolitique au second plan au dépend de l’affectivité afin de célébrer l’homme dans toute son humanité.

L.N.: Vous êtes critique littéraire. Abordons la matière de toute littérature: l’écriture, donc, l’écriture de ce roman.

Valérie Armand : L’écriture de roman alexisien contourne la forme esthétique du roman européen qui est cartésienne. Elle prône également l’indépendance puisqu’il se libère du poids théorique marxiste pour embrasser sa vraie fonction sociale. Alexis remanie et enrichit les thèses fondamentales du réalisme socialiste. Un équilibre entre le théorique, l’idéologique et le réel merveilleux s’impose dans l’oeuvre de l’auteur. C’est pourquoi il nous dit dans son essai intitulé « Où va le roman ? » que la forme de l’écriture qui l’attire est « ramifiée, rigoureuse dans son désordre comme les beaux arbres de nos forêts, chaotique comme la conscience haïtienne contemporaine sans que la logique de l’histoire ne soit trahie ».

L.N.: Dans quelle sensation de lectrice elle vous met, cette narration de Jacques Stephen Alexis au présent.

Valérie Armand : Ce chef-d’œuvre continue à m’émerveiller parce qu’il est en même temps sérieux et ludique, poignant et rédempteur.

L.N. : N’avez-vous pas l’impression que la scène est devant vous. Que vous êtes emportée par la trame de l’histoire comme au cinéma ?

Valérie Armand : C’est exactement cela. Nous sommes pris dans le rythme sonore des scènes de la vie des personnages. Nous vivons et suivons le continuum de leur idylle jusqu’à son paroxysme.

L.N.: Cela a du swing, les mots dansent sur des lignes mélodiques. Combien de fois avez-vous relu L’espace d’un cillement?

Valérie Armand: Je l’ai relu trois fois mais de temps en temps, j’y reviens pour une raison ou pour une autre, comme pour cet entretien par exemple.

L.N. : Quand je vous ai annoncé, une semaine auparavant que j’allais vous interviewer vous avez vite fait de relire ce livre, n’est-ce pas ?

Valérie Armand : J’ai eu la chance de le lire une nouvelle fois avec plaisir.

L.N.: De tous les livres de Jacques Stephen Alexis lequel a fait le plus de sensation sur vous ?

Valérie Armand: « L’espace d’un cillement » assurément est celui que je préfère, à cause de son unicité, et du message qu’il transmet au lecteur : l’amour est une force salvatrice et miraculeuse. 

L.N.: L’amour fait toujours recette. Un roman poème n’est-ce pas ?

Valérie Armand : « L’espace d’un cillement » ne perd pas son discours narratif.  Le rythme saccadé de la narration a sa source dans le merveilleux de nos contes populaires.  Le roman-poème déstabilise la représentation du réel et ne prône pas la linéarité de l’action.  « L’espace d’un cillement » assure cette linéarité en dépit de cette montée vertigineuse des sens.

   

Propos recueillis par Claude Bernard Sérant

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