Port-au-Prince : début fracassant de la saison pluvieuse   

Publié le 2020-05-04 | lenouvelliste.com

Au sommet de Boutilliers et tout le long du morne L’Hôpital, des nuages recelant un petit reste de pluie glissent lentement, lundi 4 mai 2020. Port-au-Prince, à peine réveillé et encore enveloppé par un ciel gris cendre, découvre les conséquences de l’orage de la veille au soir. Les pieds dans l’eau, un jeune homme, barbu et ébouriffé, sue comme un bœuf.     

Sous le regard d’une dame aux cheveux lait, il nettoie la devanture d’une maison en face de l’église St-Louis Roi de France à Turgeau. Sur des dizaines de mètres, entre le siège central de la Natcom et tout autour de la belle librairie La Pléiade, une « sauce boueuse » s’étend, consolidée par des alluvions drainées par les eaux en furie de la grande pluie de la veille.

En d’autres points, sur Bois-Verna et dans les rues qui traversent cette artère comme à l’avenue de la République, les ordures et les produits de fouilles ayant giclé des rares égouts s’étendent en mer d’immondices et de boue. En face et à l’entrée du palais présidentiel, le spectacle est le même. Nos fatras sont à la porte des maisons comme des administrations.

La chronique de ces averses s’est écrite ailleurs, à Juvenat, dans des quartiers du littoral, comme Martissant, à carrefour Rita, à la plaine du Cul-de-Sac... La saison pluvieuse, à ses débuts, frappe fort. Pour libérer la chaussée, les services des Travaux publics composent entre bonne volonté des employés, debout depuis 4 heures du matin et un manque criant de matériel lourd. Pour intervenir, un seul loader était disponible, lâche le ministre des TPTC, Ing. Joacéus Nader.                                                  

Le ministre, longtemps responsable du SEEUR, véritable bras armé des TPTC pour la région métropolitaine, décoche une flèche contre des membres de la population qui ont incendié des équipements des TPTC. Sans filtre, il met le doigt sur les irresponsabilités de ceux qui construisent de manière anarchique, des mairies qui ferment les yeux quand il s’agit de faire respecter les règles en matière de construction. L’anarchie se paie cash. Les relâchements aussi. La situation se complique. Les alluvions obstruent des voies d’évacuation d’eaux pluviales au littoral, déplore le ministre des TPTC à la matinale de Magik 9 (100.9 fm).                                                 

L’urbaniste Rose Guignard du CIAT déplore les responsabilités non assumées et les conséquences de l’étalement urbain non contrôlé sur les voies et réseaux divers, sur la mise en danger de certains bâtis, de certains logis et la disponibilité de ressources en eau. Le récit et les images des inondations enregistrées à Port-au-Prince rappellent celles d’avant les grands travaux de drainage remontant à au moins quatre décennies, poursuit-elle, préoccupée par la diminution du débit et par la contamination aux matières fécales de sources captées par la Dinepa au niveau de morne l’Hôpital. Les préoccupations de l’urbaniste Rosemay Guignard sont celles, depuis au moins trois décennies de militants écologistes spécialistes.     

L’ex-ministre de l’Environnement, biologiste et professeur à l’université, Hilaire Jean Vilmond, est inquiet. Il n’est cependant pas fataliste, en dépit de la poursuite des constructions anarchiques au niveau du morne L’Hôpital ou du grignotage du morne Garnier, à la vallée de Bourdon, de l’incapacité des pouvoirs publics et de la société à stopper le processus de dégradation environnementale. «  Ce n’est pas une bataille perdue. La population doit être amenée à comprendre que sa survie dépend de la préservation de l’environnement », soutient-il, estimant qu’il faut changer la gouvernance politique, lutter contre la corruption et mettre l’intérêt collectif au-dessus de tout. « Le combat continue », poursuit Hilaire Jean Vilmond.                                                     

Le maire de Port-au-Prince, Youri Chevry, reconnaît que la mairie peine à empêcher les constructions dans les limites de la ville. Cela est encore plus difficile au niveau du morne L’Hôpital, poursuit-il. Les gens construisent la nuit, en week-end, pour échapper à tout contrôle. Au niveau du morne L’Hôpital, il faudrait de la surveillance et la répression des contrevenants. Parfois, ce sont des officiels qui ouvrent la voie au non-respect des normes, déplore le maire de la capitale, Youri Chevry. Les gens ont utilisé des pierres de la délimitation faite par le ministère de l’Environnement pour construire leurs maisons, indique Youri Chevry.

Entre-temps, en mai, la pluie ne fait ni fleur ni cadeau à la population du grand Port-au-Prince, encore incrédule face au tic-tac de la bombe environnementale, d'un «man made disaster»...                                     

Roberson Alphonse



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