Sur la ligne de front face au Covid-19 avec les milliers de compatriotes qui reviennent de la République dominicaine...

La porosité de la frontière avec la République dominicaine est connue. En ces temps de Covid-19, le retour d’innombrables compatriotes via des points de passage non déclarés dont le statut sérologique n’est pas établi fait craindre la propagation de la maladie dans le pays. Sur le front, aux côtés du MSPP, Zanmi Lasante fait de son mieux et redoute des contaminations qui dépasseraient bien vite les capacités de son unité de prise en charge à l’hôpital universitaire de Mirebalais...

Publié le 2020-04-29 | lenouvelliste.com

 « Ils arrivent », lance tout heureux un chauffeur de taxi-moto, peu avant 14 heures, au point de passage officiel entre Haïti et la République dominicaine de Belladère, dans le bas Plateau central, mardi 29 avril 2020. Dans une petite agitation, une demi-douzaine d’hommes hâtent le pas et se pressent contre un mur bordé d’un grillage pour regarder descendre des Haïtiens d’un autobus jaune estampillé « direccion general de migracion ». 

« Ceux-là, au moins, ont bien voyagé », note ce chauffeur de taxi-moto en référence aux camions de transport de produits alimentaires, des «  rache pwèl » utilisés parfois pour conduire les Haïtiens à la frontière.

En majorité des jeunes hommes, ces rapatriés volontaires, pressés l’un contre l’autre, font la queue avec leurs effets. Ils attendent d’être comptés. Avant d’entrer sur le territoire, au poste de contrôle mis en place par Zanmi Lasante, le MSSP, la délégation, la mairie et la PNH, un préposé allume son speaker et ressasse les messages de prévention, les gestes barrières à appliquer pour empêcher l’expansion du Covid-19. 

« Je suis pressé. Je vais loin », balance un homme d’une voix agacée. Il n’est pas le seul. Sur des visages, il y a un mélange de fatigue, d’agacement et d’inconnu après avoir tourné le dos à la République dominicaine où l’économie est au ralenti à cause du Covid-19 qui a provoqué plus de trois cents morts et plus de cinq mille infections. « Je travaillais dans la construction. Il n’y a plus rien à faire. J’ai décidé de rentrer chez moi », confie un homme dans la quarantaine, originaire de St-Marc, dans l’Artibonite. Plus jeune, un jeune homme de 25 ans, originaire de Saut d’Eau, qui travaillait lui aussi dans la construction, a « entendu des rumeurs » sur l’existence de la maladie à la Romana où il vivait. « Je n’ai pas peur de la maladie. Si je dois l’attraper, je l’attraperai », indique-t-il, soulignant qu’il prend toutes les précautions nécessaires pour se protéger du Covid-19.

Sous le regard du Dr Kénia Visière, en charge du contrôle des infections des protocoles de soins, le processus d’accueil, bien huilé, avance. Après le lavage des mains, la remise de masque à ceux qui n’en n’ont pas, des membres du personnel médical du poste de contrôle s’affairent à relever la température de chaque arrivant et à collecter des informations sur l’état civil, le lieu de résidence, l’occupation, les numéros de téléphone. « Ces informations stockées en temps réel sur une application doivent permettre de retracer chaque personne », témoigne le Dr Ralph Ternier.

Entre le 9 mars et le 29 avril 2020, 8 000 personnes ont été reçues dans ce poste de contrôle qui a aménagé de nouvelles installations il y a deux semaines pour mieux accueillir nos compatriotes dans le respect et la dignité, soutient le Dr  Ralph Ternier. Le poste de contrôle a réalisé 746 tests rapides aux anticorps dont plus de 30 se sont révélés positifs. À ce moment, la personne est isolée, subit un prélèvement pour le PRC et reçoit un accompagnement psychologique, révèle le Dr Ternier. Il estime que le contrôle est indispensable, le traçage obligatoire pour contenir l’expansion du Covid-19. « Nous sommes voisins de la République dominicaine qui nous dépassent en nombre de cas. Il y a presque 5 000 cas chez eux. C’est un risque pour nous. C’est obligatoire de vérifier le statut sérologique des compatriotes revenant de la République dominicaine », poursuit-il, reconnaissant qu’il s’agit d’une gageure en citant la porosité de la frontière à Belladère et en d’autres points comme à Bokbanik, dans le haut Plateau central, où les gens traversent la rivière pour se rendre en Haïti. 

Le maire de Belladère Maclush Ledoux met en avant l’absence de l’État au niveau de la ligne frontalière. À moins de dix minutes d’ici, à Rocher, des compatriotes traversent une ravine sèche et rentrent chez eux. À la 2e section de Belladère, les gens arrivent de la République sans aucun contrôle des autorités sanitaires. « Des notables ne savent que faire. Parfois, ce sont des membres de leurs propres familles qui reviennent de la République dominicaine dans ces conditions », raconte Maclush Ledoux, rencontré au point de passage officiel de la frontière, à Belladère.

Un peu plus au sud, vers Rocher, à une dizaine de minutes en véhicule, Dieugrand Charlesieux fait le récit de « l’absence de l’Etat du côté haïtien », explique l’agriculteur. Rencontré au moment où il s’apprêtait à prendre son bain vers midi dans ce paysage écrasé par le soleil où l’on croise des enfants qui marchent pieds nus sur un sol de braise, il souligne que Rocher est un point de passage. « Oui, des Haïtiens traversent la frontière », précise Dieugrand Charlesieux, qui indique un point où le journal est tombé sur Beaubrun Unick qui s’est présenté comme employé de l’OIM. « Nous sommes à Rocher, Borne 183. Beaucoup d’Haïtiens traversent ici. Ils se rendent à Lascahobas, à Belladère ou à Port-au-Prince », jette-t-il, assis sur une chaise rouge, à côté de sa moto, garée dans un petit sentier, presque en face de deux cahutes. Beaubrun Unick, sans protection, sans cache-nez, observe, voit passer. Il s’écarte, se met à l’abri aussi pour laisser passer. Quand c’est possible, il collecte des informations sur les va-et-vient, indique-t-il avant de se taire pour laisser passer deux Dominicains circulant à moto.   

La situation à Rocher est similaire à celle des 46 points de passage non déclarés monitorés par l’OIM, a appris le journal. Et l’OIM, sur 50 points de passage dont les 4 officiels, a, entre 17 et 29 mars 2020, ont recensé 60 000 personnes revenant de la République dominicaine, selon un rapport consulté par le journal.

Ces rentrées non contrôlées constituent une préoccupation majeure dans  la lutte contre le Covid-19, soutienent les Dr Ralph Ternier  et Kénia Visière de Zanmi Lasante qui, à l’hôpital universitaire de Mirebalais, ont été les premiers sur le front de la prise en charge des patients atteints de Covid 19. Pour ces deux médecins, il faut mettre le paquet sur la prévention, le dépistage et l’isolement des personnes ayant contracté le Covid-19. Avec le manque de moyens et les faiblesses du système sanitaire de tout le pays et la lourdeur de la prise en charge des malades qui nécessite des équipements de protection du personnel, il faut tout faire pour contenir l’expansion du virus, soutient le Dr Kénia Visière, rencontrée sur le front, à la frontière de Belladère et à l’unité de prise en charge de personnes rendues malades par le Covid-19 à l’hôpital universitaire de Mirebalais.

Avec 8 lits dans l’unité de soins intensifs (ICU), 7 lits d’hospitalisation, les capacités sont très limitées, en dépit des efforts effectués pour mettre cette structure au service de la communauté. L’unité qui dispose d’oxygène, d’incubateurs, d’une pharmacie, du personnel adéquat peut rapidement être débordée si l’on a 100 ou 1000 cas nécessitant une hospitalisation, ajoute-t-elle au journal après avoir enlevé les équipements de protection personnelle enfilés lors d’une visite guidée de cette unité de prise en charge de patients atteints de Covid-19. Pour ces médecins, Dr Dorzin, Dr Benoucheka Pierre, Dr Ternier, être sur le front, en première ligne dans la lutte contre le Covid-19 est à la fois exaltant et éprouvant. « Nous nous surveillons l’un l’autre pour éviter toute déshydratation. Si nous sommes déshydratés, les gestes médicaux à poser peuvent manquer de sûreté. Cela n’est pas admis », souligne le Dr Ternier.

L’épreuve est aussi celle des familles. « J’ai décidé de ne pas engager de contact physique avec mes trois filles », confie le Dr Kénia Visière qui se réjouit de l’encadrement psychologique offert au personnel médical. Entre-temps, Haïti, incapable de contrôler sa frontière, de gagner la bataille de la prévention, a un système sanitaire très faible. Le pays ne dispose toujours pas des équipements et matériels sanitaires commandés de la Chine pour permettre aux médecins, infirmières, auxiliaires, personnel médical, en première ligne, d’avoir les moyens de prendre en charge les malades. Les prévisions communiquées par les autorités  sanitaires indiquent que le pays pourrait avoir des centaines de milliers de contaminés sur les bras. 



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