Conjoncture

Contre la banalisation des carnages…

Publié le 2020-04-20 | lenouvelliste.com

Les carnages, devenus banals, se multiplient à l’entrée sud de Port-au-Prince. Après celui pépétré  dimanche Pâques à la grand-rue par des bandits de Village-de-Dieu qui ont tiré dans le tas et fait six morts et plus d’une trentaine de blessés, il y a eu celui de Cité Plus. Sur des images partagées sur les réseaux sociaux, on y voit des cadavres, six, abandonnés sur la chaussée.

Le journal n’a pas pû contre vérifier le nombre exact de personnes tuées mais Me Antonal Mortimé, de Défenseur Plus, une organisation de défense des droits de l’homme, a évoqué le nombre de 25 tués par balle à Cité Plus. Là encore, ce sont les bandits armés de Cité-de-Dieu dont la circulation à véhicule est rendue impossible par la police qui sont pointés du doigt.

Entre Cité Plus et Cité de Dieu, il n’y a pour toute “frontière” qu’un canal d’évacuation d’eaux usées. Dans ces cités du littoral où des pauvres s’entretuent à coups de Galil à 5 mille dollars US pièce, le sang se venge par le sang, marquant la poursuite du glissement dans les soubassements de l’horreur, de la terreur.

Le week-end écoulé a été marqué par un incendie à la 4e avenue Bolosse, la poursuite de l’exode d’habitants de quartiers limitrophes, observé dans des zones de combat, l’application de la politque de la terre brûlée, tout cela est une partie du drame. Il y a les familles des victimes. Des femmes qui  élèveront seules leurs enfants, des mères qui pleurent la mort d’un enfant, d’un fils devenu orphelin après l’assassinat de son père qui s’est retrouvé au mauvais endroit au mauvais moment. Il y a aussi les blessés à côté de ces morts, certains sans sepulture, ces morts jamais comptés de leur vivant, ces morts qui ne comptent pas.

La terreur au quotidien, à quelques minutes en voiture des centres du pouvoir politique et économique, est la conséquence de l'incapacité de l’Etat, en processus d’effondrement avancé, la responsabilité partagée d’acteurs politiques, d’agents économiques. Les seigneurs de guerre d’aujourd’hui sont les enfants de ces paysans incultes, des exclus de cette “république” inique où la fraternité et l’égalité sont vides de sens.

C’est à la faveur des désordres des “Ti solda” à la fin des années 80 que ces paysans frappés par les années dures de fin de règne des Duvalier ont migré de la province pour s’installer dans ces cités du littoral, rêvant de travail, de mobilité sociale. Des enfants de ces pauvres, devenus plus pauvres avec la paupérisation du pays ces trois dernières decennies, en échec scolaire, en détresse sociale, se sont armés pour exister. Ils ont décidé, au nom du droit à être et à avoir, de prendre les armes contre l’autre, contre, au fond, une organisation sociale terrifiante.  

Le bandit existe. Il inspire la peur et est respecté. Autour de lui se contruit une narrative, une histoire, un socle. Sa représentation crée presque un idéal pour d’autres qui voudraient le ressembler, avoir son influence, habiter son monde où tout se prend, se consomme, se brûle. La luxure, l’argent, les femmes, les vêtements et les armes ont quelque chose d’enivrant. La droiture, le respect de l’autre, de la vie, la discipline, la mobilité sociale par le labeur sont tombés de leur piédestal. Cette armée n’a pas assez de soldats. La vertu est mise en agonie. Le “tous pourri”, les “krazè d peyi” va au-delà du discours incidieux. Les bandits voient les politiques qui flattent leur bas instinct, qui font la danse du ventre lors des élections. Les bandits sont là pour sécuriser des installations commerciales. Ils sont soudoyés en échange de protection. Les coups d’Etat, la prise et la conservation du pouvoir par les armes, les élections truquées des dernières decennies ont écrit des chapitres dans le livre du déclin collectif. La MINUSTAH n’a donné qu’un répit.

Le pays, au fond, paie le prix de la destruction du reste d’organisation de l’Etat et de l’appareil sécuritaire. Les bandits sont soit insultés, soit amadoués par des chefs maladroits. Les “jouré” du ministre de la Justice, Me Lucmane Delile, la décontraction du Premier ministre Joseph Jouthe, annonçant ses contacts téléphoniques fréquents avec des bandits sont des aveux  d’incapacité, d’impuissance et l’expression que ces hauts responsables publics n’ont aucun sens de l’Etat. Le folklore ne résoudra pas le problème. Les armes sont là, les circuits de ravitaillement en munitions existent, les réseaux de protection également. De plus, les bandits restent des alliés dans toute quête du pouvoir de ceux qui veulent avoir un brevet d’immunité et d’impunité.

Sans un sursaut de la partie encore saine de la société, l’Etat pourra-t-il s’inventer un autre ADN ? Le pays comprendra-t-il qu’il doit faire un choix autre que celui de la pauvreté, de la corruption, du détournement de biens publics?  Combien de morts faudra-t-il pour avoir un autre  contrat social? Quand comprendra-t-on que la récession économique qui aggrave le chômage renforcera la pauvreté et son corollaire, le banditisme?

Le temps des choix clairs est venu. Sinon, la banalisation des carnages se poursuivra…



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