L’aide au temps du coronavirus

Publié le 2020-03-26 | Le Nouvelliste

Depuis que Georges Anglade, au milieu des années 70, a mis noir sur blanc dans un manuel scolaire, « L’Espace haïtien », que « Haïti est un pays sous-développé et dépendant » et que le comédien Alcibiade eut à dire, quelques années plus tard, dans sa fameuse émission dominicale, que « tous les pays du monde se développent mais seul Haïti s’enveloppe », rien n’a changé dans notre situation.

Cela fait plus de quarante ans que le diagnostic ancien, connu de quelques initiés, est devenu une vérité connue de tous. Et depuis, nous courons après l’aide. À chaque crise. Et même sans crise. Derrière toutes les aides, dans tous les secteurs.

Toute aide vient au minimum après une lettre de demande, une photo, une lettre de remerciements ou des conditions inavouables publiquement.

Ce sont les mécanismes de l’aide pour une bokit, des médecins cubains, quelques millions de x ou de y ou les milliards du Venezuela.

Ce qui a changé, ce sont les téléphones portables, la facilité de faire photos et copies et les partages sur les réseaux sociaux.

Haïti, pays plus pauvre que les Haïtiens ne veulent le croire, est un habitué des demandes et des dons.

Les responsables publics, dès qu’ils prennent fonction, s’ajustent. Acceptent de jouer le jeu. Rares sont ceux qui s’y refusent.

Les anciens responsables qui fanfaronnent, et expliquent qu’ils avaient refusé telle ou telle offre, le font après avoir laissé leurs fonctions. Jamais pendant.

Nos chefs boivent le vin, la lie et souvent emportent le calice de l’aide.

Restent les photos. Preuves minimum et indispensables pour les donateurs qui eux aussi doivent rendre compte de leurs actions auprès des bailleurs. L’aide est une chaîne. Dans tous les sens du mot.

Cette semaine, plusieurs photos ont fait la une de l’actualité. Il y a celles du corps soignant de l’hôpital de Mirebalais. On en a tous été fiers. Ces photos montrent les équipes du premier hôpital haïtien qui a reçu des patients atteints du Covid-19. C’est fait avec le sourire parce que le minimum pour fonctionner et les salaires sont disponibles.

L’hôpital de Mirebalais est supporté par Zanmi Lasante, une ONG internationale efficace qui a une branche en Haïti. Il dispose d’un budget conséquent financé par l’aide internationale. Les photos font partie de la panoplie de communication indispensable pour poursuivre l’action indispensable de l’hôpital…

Il y a aussi les photos des médecins cubains. Le ministre des Affaires étrangères a fait un coup après avoir raté l’amélioration des relations avec la République dominicaine à cause de l’empressement de l’annonce de la fermeture de la frontière.

Cette photo de la brigade cubaine qui a été célébrée par tous illustre la stratégie du melon qui existe dans l’aide internationale. On vous donne un melon. Il y a cérémonie et photos. Ensuite, à chaque fois qu'on vous donne une tranche de melon, il y a encore cérémonie et photos. Si on additionne, on peut croire que vous avez deux melons tant il y a le melon et des tranches de melon. En fait, il s’agit du même et seul melon.

Les médecins cubains étaient déjà sur le terrain en Haïti. Depuis plus de vingt-ans. Cela a un coût. Pour Haïti. Mais ils remplissent une fonction essentielle dans le système sanitaire haïtien.

Les photos sont pour la propagande. Pour dire merci. Pour rappeler la présence du pays frère alors que tous les autres étrangers laissent Haïti tout seul. Indispensable présence en ces temps incertains. Inestimable présence. Les Cubains en Haïti, c’est « Priceless », comme dit la publicité célèbre. Cela vaut bien des photos et une cérémonie de plus.

Enfin il y a la photo des bokit de l’Unicef et de la ministre de la Santé publique qui les reçoit. Cette photo a indigné la majorité des gens de bien. Quelle idée de se faire prendre en photo avec des seaux pour le lavage des mains ? disent la majorité de ceux qui reprochent à la ministre sa présence sur le cliché.

En fait, il y a les exigences de l’aide. Pas de don sans photo, sans logo, sans cérémonie. Et quand c’est la représentante en Haïti de l’Unicef qui se déplace, c’est son vis-à-vis qui la rencontre. Dans ce cas précis, c’est la ministre de la Santé publique et de la Population. Courtoisie élémentaire.

Ah, mais pourquoi Haïti accepte des bokit ?

Parce que nous sommes plus pauvres que ce que nous croyons. La bokit avec le robinet se vend entre 300 et 750 gourdes suivant la quantité que vous achetez. C’est peu, mais si cher pour le budget du ministère de la Santé.

Dans le dernier budget voté par le Parlement haïtien, celui de 2017-2018 qui est toujours en vigueur, le ministère de la Santé disposait de 606 millions de gourdes dans son portefeuille d’investissements, soit moins de 55 gourdes par personne en Haïti, si nous sommes 11 millions d’habitants.

Impossible de se payer des bokit pour tous avec ce montant. Impossible de faire face en 2020 avec un budget voté en 2017. Nous sommes plus pauvres que nous n’acceptons de le croire. Et ce n'est pas seulement une question d'argent...

Dans les meilleures années, quand on a dépensé des milliards pour la santé en Haïti, on a construit des hôpitaux pour mieux détourner les fonds, sans jamais doter les hôpitaux neufs et les anciens en équipements, en personnels qualifiés et en capacité de fonctionnement. Le drame de la santé publique en Haïti est que depuis des années on réduit l’apport de ressources pour recevoir de l’aide internationale.

Bien entendu, on peut blâmer les gouvernements passés. Traiter les responsables de tous les noms. Mais quand le choléra ou le coronavirus menace et qu’il faut y faire face, faire la photo est la première pilule. Et certaines fois, le seul traitement disponible. Nous sommes bien plus pauvres que nous ne voulons le croire. Et pas seulement...

En Haïti, personne ne saura jamais combien de litres d’orgueil il faut boire dans un pays pauvre et corrompu pour demander la charité et continuer à regarder les pilleurs d’avenir s’enrichir. Personne ne saura non plus le nombre de litres d’actions non accomplies que les bien-pensant ingurgitent chaque seconde dans notre pays.

Cela dit, le moment est au coronavirus.

Il y a une autre photo qui a fait, elle, le tour du monde. Des personnels médicaux du Mount Sinai West Hospital de New York ont dû s’habiller avec des sacs poubelles pour se protéger et pouvoir soigner des patients.

La photo magnifie l’action de ces soldats de la médecine qui font tout pour sauver des vies dans les moments de troubles que nous vivons et qui vont s’amplifier dans les jours à venir. La santé est le parent pauvre dans plusieurs pays où la vie des plus pauvres ne pèse pas lourd. 

Les autres batailles attendront, le temps actuel est au coronavirus, semble dire la pose des héros de New York.

Ce qui se passe en Haïti de nos jours oblige chacun à se souvenir que pour refuser de signer la lettre de demande, de se soustraire de la photo, de ne pas écrire la lettre de remerciements ou de refuser d'accepter les conditions inavouables de l’aide, il faut être autonome, indépendant et maître de son destin. Il nous faut construire un pays. Pour tous. 

Cela passe par des sacrifices de tout ordre qu’Haïti et aucun Haïtien n’acceptent de faire depuis des décennies.  Cela passe par un budget conséquent et des dépenses bien gérées.

Sans un pays sur ses deux pieds, les photos vont se suivre et se poursuivre, quel que soit le responsable en poste. 

L'aide, indispensable, au temps du coronavirus risque d'avoir un grand goût de défaite et d'occasions perdues. 

Frantz Duval
Auteur
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