L'État fédéral des États-Unis restitue au Bureau national d’ethnologie plus de 400 œuvres archéologiques volées au peuple haïtien

Arrivées en Haïti dans la matinée du mardi 11 février 2020, plus de 400 œuvres archéologiques haïtiennes volées par un missionnaire américain ont été restituées au Bureau national d’ethnologie, le vendredi 14 février 2020. En présence du ministre de la Culture de la République d’Haïti, Jean-Michel Lapin, l’ambassadeur des États-Unis d’Amérique, Michelle Sison, d’un représentant technique du FBI, monsieur Tum Carpenter, du directeur du Bureau national d’ethnologie, Érol Josué, et autres personnalités, la presse était invitée à visionner les objets archéologiques restitués au peuple haïtien.

Publié le 2020-02-17 | lenouvelliste.com

Alors que d’autres peuples s’envoient des fleurs que ce soit par leur politique culturelle ou pour célébrer la Saint-Valentin, le combat doit continuer en Haïti.  Après le périple qui a amené la passation de ces œuvres archéologiques volées, le docteur national en archéologie  Joseph Sony Jean affirme dans une interview accordée au journal :« « Il y a une circulation illégale d’objets archéologiques dans le monde et Haïti n’est pas épargnée. Pour cela, il nous faut un plan de conservation et de management des biens culturels en Haïti. »

Le Dr archéologue Joseph Sony Jean, introduit dans ce projet par le directeur général du BNE, avait obtenu le droit d’aller sur le site du département du FBI pour représenter l’État haïtien en construisant son argumentaire pour convaincre les autorités américaines que ces objets étaient réellement en provenance d’Haïti. Maintenant qu’il revient au BNE et au ministère de la Culture de dresser des catalogues techniques et artistiques en la matière, le Dr Sony Jean voit une grande opportunité, à partir de ces pièces, pour repenser l’histoire d’Haïti dans sa dimension profonde.

Un pan de notre histoire

Ces œuvres remontent à plusieurs siècles dans notre histoire. C’est un morceau de cette terre, une lecture sur les premiers habitants de cette terre, à savoir les Taïnos et les premiers des Amérindiens. Pour Érol Josué, à partir de cette collection importante et imposante, ils vont devoir expliquer aux générations futures, et même l'actuelle, l’histoire de leur pays, qui est aussi la mission du BNE. « Il nous faut identifier, classer et promouvoir la culture et surtout des premiers peuples de l’île et susciter l’impulsion de l’État central et du pouvoir, pour reprendre Jacques Roumain.» En mettant des moyens à leur disposition afin de pouvoir créer de vrais entrepôts et même réfléchir sur le vrai musée de civilisation capable d’expliquer l’histoire haïtienne à sa juste valeur, le DG du BNE soutient que l’histoire est aussi dans l’archéologie et dans l’anthropologie.

Des objets archéologiques liés à des pratiques quotidiennes, que ce soit au niveau spirituel, économique, social et peut-être même politique des Amérindiens qui ont habité cette terre, ont constitué les œuvres archéologiques retournées en Haïti. « Une tranche de notre histoire méprisée ou jetée aux oubliettes, pour reprendre le Dr Sony Jean. L’histoire amérindienne, l’histoire des premiers peuples d’Haïti doivent être aussi prises en compte. Car on a tendance, de nos jours, à croire que cette terre et notre histoire ont commencé à partir de 1492 ou à partir de la période coloniale. Pourtant, cette terre est habitée depuis plus de six mille ans. »

Rendre à César ce qui est à César ?

Vers l’année 2013, ce projet d’objets volés a vu le jour au département d’État américain et le FBI avec sa section des biens culturels volés. Ils ont retracé des pièces pillées dans des sites et les responsables du FBI ont commencé avec le travail d’enquête pour identifier les pièces en provenance d’Haïti. Il y a deux ans de cela, ils ont contacté le BNE en vue de leur restituer les objets archéologiques volés. Après la requête d’un expert haïtien en la matière pouvant leur faciliter la tâche d’identification ou de confirmation des pièces volées, le Dr archéologue Joseph Sony Joseph, a représenté l’État haïtien à titre de consultant national. « En arrivant sur leur site, nous dit-il, beaucoup d' objets archéologiques restitués ce matin ont été déjà étiquetés pour Haïti. À partir de mes acquis sur l’archéologie haïtienne et ce travail d’identification qui été effectué, j’ai construit un argumentaire prouvant qu’effectivement ces pièces proviennent d’Haïti. » Même si les responsables haïtiens concernés ne sont pas encore en mesure d’indiquer sur quels sites proviennent exactement les pièces restituées, quelques-unes de ces pièces ont été identifiées et reconnues comme provenant du musée du BNE par des employés de l’institution. « On a retrouvé une partie des œuvres qui appartenaient déjà au BNE, à la collection des présidents, entre autres, qu’aucun musée ni  collectionneurs haïtiens ne possédaient », souligne le directeur du BNE en formulant l'aspect grandiose de cette restitution.

Sur cette même lancée, en 2015, le BNE avait adressé une demande de restitution d’œuvres anthropologiques haïtiennes à l’ambassade américaine, précise Érol Josué, directeur du BNE. « Ce dossier adressé à l’ambassadeur de l’époque a été reçu avec beaucoup de véhémence et c’est à partir de là qu’ils nous ont proposé de nous rendre les objets volés qui étaient à Indianapolis. » Depuis, nombreux étaient les travaux de recherche et des inventaires techniques effectués qui avaient permis au directeur général du BNE d’introduire le docteur en archéologie Sony Jean.

Dans quelles circonstances ces objets archéologiques ont disparu ?

Trafic illicite d’un Américain qui se faisait passer pour un ingénieur-technicien. Donald Miller a été retracé par le FBI.  À l’époque, où il se déplaçait plus de cent fois pour venir en Haïti, le dépouilleur était en possession illégale d’un ensemble d’objets archéologiques qu’il avait volés au pays lors de ses nombreux voyages. « En arrivant en Haïti, il a monté son église et se faisait passer pour un électricien, nous rapporte Érol Josué, et c’est alors qu’il faisait ses fouilles archéologiques illégales. Le FBI a identifié plus de quatre mille quarante-deux pièces chez lui et beaucoup d'entre elles provenaient des pays de l’Amérique latine. Sept cents pièces archéologiques haïtiennes étaient du lot et des restes humains dont la tête d’une jeune femme haïtienne de vingt-sept ans. »

Le gouvernement américain, par le biais du FBI avec sa section des biens culturels volés, a procédé à une longue investigation et a su retracer des pièces pillées dans des sites en Haïti.

Des missionnaires évangéliques participaient à la disparition de nos œuvres historiques…

Des Haïtiens ont aussi participé dans le pillage des sites pour revendre les pièces volées à ce technicien américain. Mais, d’une manière générale, les fouilles archéologiques illégales ne sont pas uniquement la cause de ces objets disparus. « Parfois, des paysans dans leurs jardins trouvaient pendant le sarclage des objets qui remontent à la période précolombienne et certains pasteurs missionnaires américains disaient également aux gens que ces objets étaient d'origine satanique. Alors, puisqu’il fallait les détruire ou les brûler, les objets étaient amenés vers ces bergers conducteurs de troupeau. Le misérabilisme des Haïtiens et le manque de discernement de certaines personnes sont utilisés. Voilà pourquoi cette colonisation est mentale. Certaines églises encouragaient ce phénomène de déshumanisation », affirme Érol Josué qui trouve dans ce geste de restitution que le peuple américain, politiquement, et culturellement, c’est un peuple ami. Ce qui est certain, c’est que dans la carrière du directeur général du BNE, le fait d’être un acteur qui a amené ce projet peut être, pour le reprendre, « extraordinaire, ouvrant sur d’autres perspectives ».



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