Camille Robitaille : « Le premier engagement en littérature, c’est le livre»

Lire. S’accorder un moment de trêve ou d’instruction pour lire se révèle être aujourd’hui un acte d’engagement.  Mais qu’est-ce que l’engagement littéraire ? C’est quoi un écrivain engagé ? Quel est le rôle de la littérature dans la société ?  Telles ont été les questions fondamentales de la conférence-débat tenue le samedi 8 février 2020 au Centre Culturel PyePoudre. Pour la Québécoise Camille Robitaille, la thématique de l’engagement littéraire est un champ vaste où il faut d’abord, en tant qu’agent littéraire, rendre les livres disponibles.

Publié le 2020-02-11 | Le Nouvelliste

« La littérature est une question d’écoute », souligne d’entrée de jeu l’intervenante avant de préciser que le fait de rendre les livres accessibles ou de permettre la présence du livre dans son espace est, selon elle, un engagement dans le domaine littéraire.

La littérature et l’acte d’engagement, deux phénomènes qui n’appartiennent pas uniquement à notre temps, sont de plus en plus complexes à soulever de nos jours, car pour aborder cette notion de spécificité dans la littérature et pour prendre en compte les possibles caractéristiques de l’engagement littéraire, le champ d’étude est vaste et varie selon penseur ou le professionnel en question. Il en est du même ressort quand on pose la problématique de la cohérence et l’incohérence entre l’œuvre et la vie d’un auteur.

Pyepoudre

« Pyepoudre la première fois que j’ai entendu ce nom, c’était dans Romanceros aux étoiles de Jacques Stephen Alexis », affirme Camille Robitaille dans son exposé qui fait le point sur le symbolisme du lieu où la conférence a été tenue  (Centre Culturel PyePoudre). Avec des interrogations multiples autour de l’engagement en littérature, c’est sur le ton d’une confidence et d’une experience littéraire personnelle que cette communication a été véhiculée.

La marche

« Comment connaître une ville, comment rencontrer les gens ? », s’interroge Camille Robitaille. La plus belle manière c’est peut-être de marcher. Beaucoup de poètes l’ont fait. « Le poète Rodney Saint-Eloi disait que Port-au-Prince est une ville au pyepoudre où tous les mots du monde se transforment en une grande barque de hasard. » Anthony Phelps évoquait la longue marche du poète.

Le poète Carl Brouard, qui s’est imbibé d’alcool en laissant sa riche demeure pour venir marcher en ville écrivait : « Je crois que marcher la ville, reprend madame Robitaille, est extraordinaire. »

On peut marcher la ville sans y être aussi. « J’ai marché Port-au-Prince bien avant le 15 décembre où je suis arrivée. J’ai marché Port-au-Prince à travers la littérature. C’est à travers l’ouvrage d’Evains Wêche, « Les brasseurs de la ville », que j’ai pris pour la première fois les tap-tap. Je n’ai pas eu besoin d’aller prendre le transport en commun, l’écrivain a su me plonger dans cet univers. »

Toujours est-il question de marche. Ce qui fait cogiter et pousse à songer un très beau poème d’Anthony Phels où les marques de ces vers se cartographient : « Je continue ma lente marche de poète à travers les forets de ta nuit province d’ombre peuplée d’aphones

Qui ose rire dans le noir ? »

 L’agent littéraire québécoise semble prendre plaisir à parler aux gens, à les côtoyer et à raconter. « J’ai marché la rue Magloire Ambroise à travers un livre de Lyonel Trouillot. Et j’ai découvert la province haïtienne avec Emmelie Prophète, Yanick Lahens et le célèbre roman de Jacques Roumain, Gouverneur de la Rosée. »

L’engagement littéraire

 Jean-Claude Charles avec son récit de « Si jolies petites plages », un roman, un essai, un documentaire, une ethnographie du milieu carcéral américain, se remémore madame Robitaille, était envoyé pour faire une enquête auprès des refugiés, les boat-people haïtiens qui quittaient leur pays d’origine pour débarquer sur les plages de la Floride. « Lorsqu’ils n’étaient pas dévorés en mer par des requins, on les mettait en prison et le délit, c’était la quête de recherche du bonheur. » Jean-Claude Charles aurait pu faire une simple chronique dans un journal, mais « son engagement littéraire a fait en sorte qu’il a écrit avec ses émotions, avec sa personne et des mots. Plus qu’un récit, c’est lui-même qui s’est investi dans ces pages. » Roman qui date des années 80, on devrait le lire encore aujourd’hui par sa frappante et saisissante actualité. « Les écrivains, souligne Camille Robitaille, ont cette capacité de se retirer de toute l’actualité pour parfois saisir quelque chose qui devient universel. »

Dans de « Si jolies petites plages », Jean-Claude Charles se définissait comme un nomade au pyepoudre. Un écrivain, journaliste qui était toujours en exil entre Paris, New York et Port-au-Prince. Avec Manhattan Blues, c’est peut-être le livre de chevet de Marguerite Duras et qui a quasiment tué J.C Charles, car il ne s’attendait pas à avoir un tel succès. « Comment écrire autre chose quand on a écrit son plus grand roman ? » Son engagement à travers l’amour et à travers aussi des sujets comme l’exode des Haïtiens, étaient parmi les multiples facettes de son engagement.

Le journaliste Wilhem Edouard, assassiné le 8 juillet 2016, a été aussi évoqué lors de cette conférence. Pour madame Robitaille, c’est par l’acte d’engagement que l’écrivain Lyonel Trouillot a réussi à traduire l’émotion qu’il vivait alors face au décès si absurde d’un ami dans une ville qu’il aime autant.

En référence à l’écrivain Jacques Stephen Alexis, Dany Laferrière disait, pour reprendre madame Robitaille : « S’il vrai est qu’il y a le goût du pouvoir qui engendre la dictature, pour lui (D. Laferrière), le plus grand danger est celui de l’ignorance.  Jacques Stephen Alexis a peut-être fait l’erreur de croire que ses lecteurs étaient ses électeurs. Il a aussi fait l’erreur peut-être de ne pas se dissocier de ses romans. Si Jacques Stephen Alexis est décédé, c’est à cause de tous les gens qui sont dans les milieux reculés qui ont une ignorance de ce qu’il représentait. »

A Franketienne qui évoquera la spirale, l’errance, le chaos, la physique quantique, l’énergie cosmique et la schizophrénie, la mégalomanie et l’engagement de l’auteur ont conclu cette série de discussions animées et instructives. « Il a fallu un pays comme Haïti, affirme madame Robitaille, pour rencontrer une telle démesure chez un homme. Tu touches également son corps frétillant, cette profonde solitude qui se dégage entre ses montagnes de mots, de croquis et de couleurs. C’est ça le vrai visage de Franketienne, « un enfant qui pleure la nuit et qui écrabouille les cahiers d’écolier, qui casse ses jouets, un enfant dont le besoin de consolation est impossible à rassasier (titre d’ouvrage d’un auteur suédois Stig Dagerman).

« Tout homme est comme une île enfermée dans sa couleur et ses illusions », Franketienne.

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