Négociations politiques et amnésie

Publié le 2020-02-04 | Le Nouvelliste

La vie politique en Haïti est jalonnée de moments charnières quand, pour une raison ou une autre, le gouvernement en place doit s’ajuster. Nous assistons à l’un de ces moments depuis quelques jours. Des Haïtiens négocient ces jours-ci. Ils espèrent s’entendre d’ici le 7 février, mais beaucoup oublient les situations passées.

Au début des années 80, quand il devenait de plus en plus évident que la dictature n’était plus à la mode, les États-Unis d’Amérique poussèrent pour que leurs alliés du camp Duvalier, toutes tendances confondues, acceptent de moderniser le régime pour le mettre au goût du jour. La Constitution fut changée. La reconnaissance de la double nationalité et le poste de premier ministre furent introduits en 1983. Bien entendu, le régime ne mit rien en pratique, sinon pour ses proches, sur la double nationalité, mais rien pour aller vers des élections, un gouvernement pluriel ou vers l’alternance démocratique. On connaît la suite: Jean-Claude Duvalier prit l’avion pour la France le 7 février 1986.

Avec la transition, on décida de changer de Constitution et d'arriver à des élections acceptables. Le massacre de la ruelle Vaillant et autres turpitudes de la transition n’empêchèrent pas la tenue du scrutin du 16 décembre 1990 et l’élection de Jean-Bertrand Aristide. Entre février 86 et décembre 90, tous les présidents qui tentèrent de ne pas poursuivre la démocratisation et de s’accrocher au pouvoir furent renversés par le peuple et les Américains. 

Rien n’était réglé pour autant avec les premières élections démocratiques. Entre le coup d'État de Roger Lafontant dès le 7 janvier 1991 et celui des militaires le 30 septembre de la même année, la démocratisation fut noyée dans le sang.

Là encore, les Américains et le “peuple revendicatif” toujours eux, poussèrent pour des négociations et pour le retour de la démocratie. Georges Bush père fit sa part, il est le premier qui continua à reconnaître la présidence d’Aristide après le coup d'État et le premier qui imposa des sanctions contre les putschistes. William J. Clinton fit sa part et continua à soutenir le retour d’Aristide et pesa pour imposer des sanctions plus fortes contre les tenants du coup d'État et leurs alliés.

De Jean-Claude Duvalier au président Émile Jonassaint, en passant par les militaires, la ligne des États-Unis est restée la même. Encourager les dirigeants haïtiens à faire avancer la démocratisation et le renforcement des institutions en Haïti. À chaque fois, sur leur route, il y avait des responsables haïtiens, une classe politique ou des acteurs économiques qui n’en voulurent pas. Souvent, durant toute cette période et encore aujourd’hui, les Haïtiens lisent la position américaine comme étant pour ou contre un camp. En fait, la ligne des USA et les intérêts américains sont les mêmes, ce sont les acteurs haïtiens qui changent de place.

Cette hypothèse, on la vérifiera avec Jean-Bertrand Aristide qui est passé, entre 1990 et 2004, de président imposé aux Américains, à président soutenu par les Américains, pour finir président déposé par les Américains. Élu, il est toléré. Victime de coup d’État, il est réinstallé. Président aux pouvoirs élargis avec un contrôle total du Parlement et de toutes les institutions, il est écarté avant la fin de son deuxième mandat. La différence entre ces deux départs, il faut la voir dans la nationalité de l’avion qui, à chaque fois, le conduit en exil...

René Préval connaîtra une trajectoire presque similaire. Quand il constate la caducité de la Chambre en 1999, l’ambassadeur américain qui a vécu ses tentatives de conciliations et vu l’impossibilité pour lui de gouverner avec l’Organisation du peuple en lutte (OPL), le soutient dans sa démarche. Un peu plus tard, lors des élections de 2006, les Américains soutiennent encore Préval le démocrate contre Leslie Manigat, le revenant et mauvais perdant. Le président Préval sera cependant désavoué par les Américains quand il essayera d’imposer Jude Célestin au grand dam de ses propres alliés et de la classe politique. Et quand il tentera de se passer de la tutelle américaine après le séisme, les Américains changeront d’alliés.

La suite n’est pas heureuse parce que les deux présidents PHTK, Michel Martelly et Jovenel Moïse, n’ont pas su trouver la voie pour donner de meilleurs résultats avec la démocratisation et le renforcement des institutions. Les Américains misent sur eux, mais constatent vite que les promesses ne sont pas tenues. En 2016, les États-Unis, après la conclusion d’un accord interhaïtien, laissèrent partir Martelly le 7 février et perdre quelques mois de présidence. Pour Jovenel Moïse qu’ils soutiennent, cela ne les empêche pas d’être les premiers à le rappeler à l’ordre et à donner de l’oxygène à l’opposition à des moments inattendus.

Aujourd’hui plus que tout autre acteur, ce sont les USA qui pèsent pour que le président Moïse ne se lance pas seul dans l’aventure de la nouvelle Constitution et dans la gouvernance par décret tous azimuts.

Quelle marge de manœuvre reste-il aux Haïtiens de l’opposition et à ceux du pouvoir avec un allié aussi présent et aussi puissant ? Les Haïtiens peuvent faire comme bon leur semble. Ils en paieront le prix tout simplement un jour ou l’autre. À l’aune de la démocratie que les USA estiment nécessaire pour Haïti.

Pour revenir à la nécessité de faire avancer la démocratisation qui est la constante depuis la présidence de Jimmy Carter pour la politique américaine en Haïti, les négociations en sont la clé. C’est à leurs yeux la formule la moins coûteuse pour Haïti, pays où les différends politiques ne sont ni historiques, ni idéologiques, ni tribales, ni basés sur des luttes pour capter des richesses autres que les caisses de l’État.

Qui dit négociations, dit que chaque partie doit mettre sur la table quelque chose pour satisfaire l’autre partie. Les Duvalier ne l’avaient pas compris. Les militaires ne l’avaient pas compris. Aristide II ne l’avait pas compris. René Préval ne l’avait pas compris. Jovenel Moïse et l’opposition vont-ils le comprendre ou cultiver l’amnésie ?

Frantz Duval
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