Peinture | Acrylique collage sur toile

La direction du regard de « Goudougoudou »

« Goudougoudou le fou » et « Goudougoudou la folle », deux peintures (40x40), en aplat de Robert Paret, font suite à une toile titrée « 12 janvier 2010 » pour former un tryptique sur la série que l’artiste a consacrée au séisme. Toute la concentration de l’émotion s’exprime dans le visage déformant et le regard ahurissant des personnages au cœur d’un drame tellurique.

Publié le 2022-01-12 | lenouvelliste.com

« Goudougoudou le fou »

La vision angoissante du tremblement de terre explose dans les traits déformants d’un anonyme, dans « Goudougoudou le fou », un tableau représentant un homme. Des ondes sismiques épousant le graphique d’une chevelure et d’un collier de barbe se propagent et oscillent dans toutes les directions. Une telle énergie trouve toute sa magnitude dans la facture stylistique expressive d’un courant artistique figuratif apparu au début du XXe siècle: l’expressionnisme. « Un art qui donne forme à une expérience vécue au plus profond de soi-même», a dit si bien l’artiste expressionniste allemand Herwart Walden.

Robert Paret donne libre cours à son inspiration en projetant sur du siam et du collage les images insoutenables du tremblement de terre. Il raconte : « Ce sont des images qui m'habitent jusqu'à ce jour. Je n'ai pu m'empêcher d'exprimer mon ressentiment par l'écriture et la peinture, deux médiums qui me servent toujours d'exutoire lorsque des évènements aussi tragiques m'obsèdent. Il fallait, aussi, laisser aux futures générations des témoignages de cette catastrophe. »

La palette de l’artiste dans « Goudougoudou le fou », acrylique collage sur toile marouflée, fait l’économie des couleurs. À partir de la technique du camaïeu, Paret réalise des variations de tons avec le jaune pour obtenir différentes teintes et dégradations pour que son sujet soit en relief. Les traits de la composition, les courbes, les lignes libres font aussi saillir la tête du fou. L’effet recherché par l’artiste réussit : l’émotion exacerbée dans cet aplat donne du volume à ce visage qui veut s’arracher à la grande faucheuse qui envahit tout le tableau. Les yeux de l’homme hurlent d’effroi en sortant de leurs orbites. Ses oreilles, plus élastiques, sous l’impulsion sismique, s’étirent. Par toutes les cavités de ce visage l’enfer gronde. La bouche ovale exacerbée par les ondes envoie un puissant écho pour dire au monde que la terre est en train de nous engloutir dans son ventre.

Sur le fond du tableau, un élément retient la rétine: un tapis de périodiques. Le symbolisme des journaux rythme la toile. Ce clin d’œil à l’artiste-peintre Jean-Ménard Derenoncourt symbolise le temps, l’histoire immédiate à travers les médias. Les périodiques, un leitmotiv qui signe la marque de Derenoncourt. Sur le fond des journaux se déploient des âmes, l’esprit qui habitait ces corps se détache de cette réalité; l’image graphique que restitue l’artiste à travers des codes imaginaires du territoire onirique de la mort donne une impression de légèreté et de mouvement des êtres éthérés en route vers un autre monde qui tourne le dos à ces corps sans vie, à ce drame, à ce chaos.

« Goudougoudou la folle »

L’image terrifiante de la mort imminente, soudaine ou lente dans les râles d’une agonie se déploie dans ces éléments anatomiques. Ils déforment le visage de « Goudougoudou la folle » qui représente toutes ces femmes anonymes fauchées par le séisme le plus meurtrier qu’Haïti ait connu. Robert Paret reprend dans l'acrylique la même démarche expressionniste consistant à forcer les traits pour capter l’attention du regardeur et provoquer une émotion chez lui. La folle se prend la tête dans ses deux mains ; sa bouche s’ouvrant sur une cavité spiralée s’arrondit démesurément d’étonnement. À la manière du maître norvégien Edvard Munch, toute la subjectivité de Paret est omniprésente à travers son affectivité dans les liens organiques qu’il tisse avec son pays qu’il chante dans ses toiles, comme dans ses livres. 

Il a fallu du temps pour représenter ces images sur une surface. L’artiste livre ses pensées : «J’ai senti le besoin de décrire l'horreur du moment. J'ai attendu environ une année pour avoir le courage de revenir à ces images terrifiantes et de produire des réflexions qui traduisent mon désarroi lorsqu'on vit dans un pays aussi vulnérable. »

Sur le plan des motifs, contrairement à « Goudougoudou le fou », le fond du tableau n’est pas rempli d’éléments évoquant la catastrophe. Au contraire, les journaux présents dans le goudougoudou à visage féminin s’entourent d’une série d’étranges formes répétitives qui soulignent la vision graphique d’un artiste soucieux de donner une tonalité décorative à l’oeuvre. Dans le même cheminement chromatique, les couleurs sont réduites pour que le jaune s’enchaîne ton sur ton en diverses nuances claires et sombres.

L’inscription du séisme dans le champ de l’esprit

Paret est retourné à lui-même; dans son monde intérieur, il a traversé une histoire remplie de cris d’effroi, de corps abimés, déchiquetés pour aller vers le monde avec sa vision des choses. Il va inscrire le séisme dans le champ de notre esprit sous la forme anthropomorphique. En personnifiant une force de la nature, Paret l’attribue à la capacité d’agir, de mettre à sac toute construction qui n’arrive pas à lui résister. Il donne au phénomène une identité sexuelle centrée sur les caractères masculin et féminin. L’appellation de Goudougoudou est attribuée à l’homme et à la femme assortie d’une dénomination insultante : « Goudougoudou le fou » et « Goudougoudou la folle ».

Dialoguons avec ces toiles. En creusant le fond des choses, l’objet de la pensée de l’artiste se dévoilera à notre entendement. Rien n’est sans raison, pour reprendre Leibniz. Quelle exigence s’impose à la raison pour qu’un artiste mette un sexe génétique (XX) pour la femme et (XY) pour l’homme sur un drame qui nous a affectés dans notre chair et dans notre esprit?

La direction de notre regard sur l’objet

Les deux visages se rapportent au même. Ils recouvrent le drame mêmement. La direction de ce regard nous amène à déchirer le voile tout en comprenant, pour reprendre l’axiome d’Euclide, que « tout ce qui est égal au même est égal entre soi. » Hommes et femmes, peu importe leur orientation sexuelle, ont été affectés par ce qu’on nomme aussi «la chose ».

En se fondant sur une raison simple, l’artiste accroche le visage d’un homme et celui d’une femme dans les toiles respectives pour mettre en lumière ce drame sur un territoire marqué par une histoire pour qu’affectivement on se rappelle ces êtres violemment arrachés à la vie.

Mais c’est simple ce discours affectif. Il console trop vite dans la mesure où la conscience sociale travaillée par une grande sensibilité prend conscience qu’il y a toute une éthique qui découle de la sympathie. Cette conscience, objectivement, en se fondant sur les faits, lorsqu’elle pénètre une image, l’enrobe d’un œil pénétré de tous les rapports qui se tissent avec le milieu, les faits, l’histoire. Cet œil a besoin de support pour ne pas sombrer dans le vide. Comment parler de sympathie pour les victimes du 12 janvier quand le présent fait le lit de nos espoirs brisés ? Comment les cérémonies de commémoration officielles peuvent-elles conforter la mémoire collective quand la politique, source d’événements malheureux pour la collectivité, ne fait que le bonheur de quelques-uns.

Il y a toute une raison qui remonte de très loin pour que Robert Paret, architecte, urbaniste, écrivain et peintre de son état, arrive à mettre devant nous, sous une forme allégorique, le visage amplifié de traits caractéristiques de fous,  dans des scènes visuelles aussi poignantes.

Les discours des experts en sismologie s’accordent pour admettre que les nombreuses victimes, plus de 200 000 morts, 300 000 blessés et 1,3 million de sans-abris causés par le séisme, sont la conséquence de notre irresponsabilité, le laxisme de l’État haïtien, le bondieubon de la société civile, l’inconscience de toute une société qui refuse de se moderniser et de rentrer dans les normes.

Penser sur le fond

Si nous sommes attentifs au prisme de la perspective sociologique de l’artiste dans le cadrage expressionniste du séisme qu’il met en scène, nous serons amenés à penser au fond que la connaissance sur la vulnérabilité de nos constructions anarchiques et les moyens d'y remédier avec les techniques de renforcement parasismique n’est pas seulement l’apanage des pays occidentaux. En effet, toute la somme des connaissances sur la terre, les disciplines scientifiques pour comprendre ce phénomène est là. Et c’est une donnée fondamentale pour un État soucieux de protéger le droit à la vie. La réalité tectonique de notre île veut que l’on retienne  qu’Haïti a déjà connu des tremblements de terre qui l’ont ravagé. Un exemple : le tremblement de terre de mai 1842 dans la ville du Cap-Haïtien. En faisant fi de ces données, de ces faits ancrés dans les structures géologiques d’Haïti, nous contribuons à donner corps dans notre environnement à la politique du « lese grennen » qui produit des résultats désastreux : population entassée comme une fourmilière dans des espaces vulnérables, constructions anarchiques, bidonvilles, extension sauvage des villes champignons dans nos massifs montagneux et dans nos zones côtières. Un tel comportement face à une réalité aussi hurlante ne relève-t-il pas des caractéristiques de personnes atteintes de troubles mentaux?

« Goudougoudou le fou » et « Goudougou la folle » nous forcent à tourner notre attention en direction du Cap-Haïtien. Quel regard porte-t-on sur la cité du roi Christophe, vieille de plus de trois siècles ? En 2020, elle avait fêté son 350e anniversaire sur fond de troubles sociopolitique et de marasme économique. 

Toute la richesse d'un pays sur une faille

Ne sait-on pas aussi que toute l’énergie concentrée dans la faille sismique Enriquillo au sud’ouest de Port-au-Prince ne s’est pas encore libéré ?

À cette question, donnons-nous le privilège de revivre un court instant la douzième édition des journées scientifiques de l'Université Notre-Dame d'Haïti (UNDH), en avril 2011. Dans cet espace de réflexion, l'économiste Kesner Pharel avait invité les dirigeants haïtiens à adopter une vision plus moderne et plus rationnelle pour développer le pays. Il avait dit qu’il n’est pas normal que le pays le plus pauvre de l'hémisphère concentre sa richesse sur une faille : le département de l'Ouest, surtout à Port-au-Prince. Il avait fait parler les chiffres pour étaler toute la faille du système de ce pays : « Avant le 12 janvier 2010, sur chaque 100 gourdes déposées dans le système bancaire haïtien, 85 l'étaient dans le département de l'Ouest, dans la zone métropolitaine. En décembre 2010, on avait 86 %. Plus de 70% des policiers se retrouvent dans le département de l'Ouest. Plus de 90% des véhicules roulent dans l'Ouest. Plus de 80% des hôpitaux, des centres de santé et des dispensaires sont dans ce département, poumon économique du pays, qui asphyxie tous les autres espaces du territoire. » Quand il aborda le domaine de l'éducation, il fit le même constat : tout le capital humain est dans l'Ouest. « Quand on met toute la richesse d'un pays sur une faille, dans un département, on peut comprendre le risque qu'on encourt », se désola-t-il.

Déjà à l’époque Pharel se demandait: comment éliminer ce système ? Comment faire comprendre à nos dirigeants qu'on ne peut plus continuer à concentrer toutes les ressources dans l'Ouest ?

N’est-ce pas de la stupidité de continuer à faire de la politique dans un pays sans se soucier aucunement du bien commun? Ces figures récurrentes de bouffons, de cyniques chez nos entrepreneurs politiques n’en finissent pas de provoquer des séismes meurtriers dans notre société. Les deux aplats de Robert Paret sont des sources visuelles de réflexion qui ont modifié notre regard sur la société. Oui , nous portons tous des failles de « Goudougoudou le fou » et de « Goudougoudou la folle ».



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