Une catastrophe qui dure depuis dix ans, pas même un mirage

1

Publié le 2020-01-10 | Le Nouvelliste

« Les choses vont comme elles vont/ De temps en temps la terre tremble/ Le maheur au malheur ressemble / Il est profond profond profond ». La terre, il peut suffire d’une fois pour que des milliers de vies s’arrêtent, que des villes soient détruites. A Port-au-Prince et dans d’autres villes, il y a une vie d’avant et une vie d’après le séisme de 2010. Deux vies en une seule pour les survivants que nous sommes. Nous ne pouvions imaginer que des parents, des amours, des amis allaient en quelques secondes s’inscrire parmi nos souvenirs. Nous ne pouvions imaginer que tel arbre de notre enfance, tel quartier où nous avions appris à courir ou sauter à la corde, tel coin de rue où nous avions vécu notre premir flirt, tel immeuble dont le parquet avait accueilli nos premiers pas allaient se transformer en des ruines et ne plus exister que dans nos mémoires.

La nature, s’il lui prend de produire du pire, peut le faire très vite, en très peu de temps. Emporter nos gens, nos biens matériels ou symboliques. Et nos vies qui n’étaient déjà ni bien grandes ni bien riches n’en deviennent que plus petites. Nous découvrons avec effroi le principe de la perte, habités par le deuil et l’obligation de faire sans.

Mais laquelle est la pire, entre le séisme et ses effets et cette catstrophe de la gestion de l’après qui dure depuis dix ans et se perpétue ? Gaspillage, mensonges, corruption, renforcement de la dépendance vis-à-vis de l’étranger, élections frauduleuses n’attirant pas les foules, dirigeants incultes, corrompus, pilotage automatique par la communauté internationale qui cautionne tout, augmentation des problèmes économiques et des écarts sociaux, détérioration des conditions de vie déjà précaires de la majorité, et aujourd’hui, comme la cerise sur le gâteau pourri,  la folie dictatoriale d’un homme et d’un pouvoir prenant un pays pour leur bien personnel, les citoyens, particulièrement ceux qui sont d’origine populaire, pour du bétail…

Ce qu’il y a eu de positif : l’élan généreux d’individus de mille lieux du monde ont pris sur eux de donner du temps, de l’argent ; le travail de quelques ONG et des membres d’une partie du personnel des ONG en général; les formes de solidarité développées entre Haïtiens conre les réflexes d’indifférence et de maintien des privilèges sociaux caractérisant d’autres Haïtiens ; la prise de conscience par des jeunes originaires des classes moyennes aisées de la nécessité de s’engager, leurs thèmes : la lutte contre la corruption et pour la justice sociale ; la massification des discours revendicatifs et une conscience politique claire chez des représentants des masses; des réflexions intellectuelles encore diaparates sur l’organisation sociale et les voies de sa transformation et le développement de quelques savoirs endogènes ; un début d’entente entre des forces et des regroupements progressistes.

Ce qu’il y a de positif n’est pas peu. La catastrophe orchestrée par les pouvoirs haïtiens et la communauté internationale a ses agents et défenseurs. Les premiers sont prêts à commettre tous les crimes. La deuxième les cautionne. Ils disposent de toutes les armes : les institutions nationales et internationales, la force publique, l’argent, la propagande auto-valorisante. Ils mettent tous leurs  agents et leurs ressources au service de cette continuité assassine pour le peuple.

On parle du « mirage de la reconstruction », m’a dit une journaliste étrangère. Madame, on ne peut même pas parler de mirage. Si nous gardons dans le cœur le souvenir de nos morts et de choses qui étaient nôtres, la poussière levée par le tremblement de terre ne nous brûle plus les yeux. Et la poudre avec laquelle on a voulu nous enjôler et couvrir gabegies et gaspillages, incompétence sociale et incompétence tout court, « banditisation » des pouvoirs politiques et mépris total des besoins et des intérêts réels de la population ne couvre rien.

Les morts méritaient mieux. Les vivants aussi.

Nul besoin d’attendre le prochain séisme ou le prochain ouragan pour parler de catastrophe. La catastrophe ici est une odieuse permanence. Une catastrophe qui dure depuis dix ans et se perpétue, mais dont aujourd’hui la laideur est nue. Comme sont restés nus les emplacements de certains immeubles du vieux Port-au-Prince.

Ses derniers articles

Réagir à cet article

Nous avons remarqué que vous utilisez un bloqueur de publicité.

Notre contenu vous est présenté gratuitement à cause de nos annonceurs. Pour continuer à profiter de notre contenu, désactivez votre bloqueur de publicité.

C'est éteint maintenant Comment désactiver mon bloqueur de publicité?

How to disable your ad blocker for our site:

Adblock / Adblock Plus
  • Click on the AdBlock / AdBlock Plus icon on the top right of your browser.
  • Click “Don’t run on pages on this domain.” OR “Enabled on this site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
Firefox Tracking Prevention
  • If you are Private Browsing in Firefox, "Tracking Protection" may casue the adblock notice to show. It can be temporarily disabled by clicking the "shield" icon in the address bar.
  • Close this help box and click "It's off now".
Ghostery
  • Click the Ghostery icon on your browser.
  • In Ghostery versions < 6.0 click “Whitelist site.” in version 6.0 click “Trust site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
uBlock / uBlock Origin
  • Click the uBlock / uBlock Origin icon on your browser.
  • Click the “power” button in the menu that appears to whitelist the current website
  • Close this help box and click "It's off now".