Ancien joueur professionnel devenu entraîneur, Jean-Jacques Pierre nous en dit tout

Pressenti pour prendre les rênes de l’une des sélections nationales d’Haïti, Jean-Jacques Pierre, qui a mis définitivement un terme à sa carrière de footballeur professionnel en 2018, a accepté volontiers de revenir sur sa longue carrière en Europe avant d’évoquer quelques faits anecdotiques (avec FC Nantes et les Grenadiers). Le Nouvelliste vous propose l’interview exclusive de l’ancien capitaine nantais, formé à l’opération 2006 d’Evans Lescouflair et passé par le Cavaly AS de Léogâne

Publié le 2019-12-27 | Le Nouvelliste

Nouvelliste : Vous avez eu une longue carrière de footballeur professionnel. Alors, vous êtes satisfait ou le contraire ?

Jean-Jacques Pierre : J’évoque rarement ma carrière, pour ne pas dire que je n’en parle jamais, car je n’aime pas parler de moi, mais je dirais que je suis satisfait de ce que j’ai pu vivre pendant cette période avec une sensation inachevée quand même de l’opération 2006 en 1997 à l’US Granville 2018.

LN : Quels sont, entre autres, les faits (négatifs ou positifs) qui ont marqué votre passage de footballeur ?

JJP : Que ce soit pendant mon passage de footballeur ou dans ma vie en général, je reste toujours positif, car je me comporte de façon à réduire les risques, et quand quelque chose de mauvais arrive, alors j’essaie de comprendre, je me remets en question et je travaille pour y remédier. Mais ce que j’aurais aimé avoir par exemple, c’était un accompagnement quand je suis arrivé en Europe (FC Nantes). Je suis arrivé du Peñarol (Uruguay) au FC Nantes (France) où j’ai moi-même négocié mon contrat à 24 ans en face de Robert Budzensky, directeur du club depuis 35 ans à l’époque, et « je m’en suis très bien sorti », car l’agent argentin qui m’avait accompagné voulait juste le pourcentage que je lui devrais sur mon contrat et rien d’autre.

Le changement a été brutale (nouvelle culture, nouvelle équipe), et se retrouver seul n’a pas été facile et je pense que cette première année où je n’ai joué que 9 matchs a été très dure. Mon départ du SM Caen en janvier 2015 pourrait faire partie des faits négatifs, car avec l’entraîneur, la cohabitation était devenue difficile. Ce dernier, avant la Gold Cup de 2013, m’avait demandé de mettre un terme à la sélection nationale à cause des voyages répétés, mais surtout les retours tardifs. « Je me suis retrouvé sur le banc en rentrant de sélection cette année-là et après la montée en ligue 1 où j’étais le capitaine de l’équipe, je n’ai pas pu prendre part au match contre le Chili, au mois de septembre, car si j’allais en sélection, le club allait recruter un autre défenseur et je leur ai répondu que sélection ou pas, si le club a besoin d’un autre défenseur, il prendra un autre défenseur, car le projet du club ne se fait pas autour de moi. Je ne suis pas allé jouer, car mon père venait de subir une opération au niveau du cœur et il avait besoin de moi.

Les faits les plus durs ont été en sélection : la Gold Cup de 2007. On m’avait accusé de ne pas vouloir partager ma chambre alors que je suis le dernier arrivé dans un groupe de 23 joueurs, avec 2 joueurs par chambre, sans oublier Turlien Romulus que je connaissais depuis mes 3 ans, on a tout fait ensemble. Peter Germain que je connaissais depuis mes 17 ans, Frantz Gilles au Cavaly, la majorité des joueurs de cette sélection, j’étais leur capitaine en U20 et U23. Donc comment est-ce que j’aurais refusé de partager une chambre avec eux tout en sachant que ma chambre, je la partageais avec Gethro Ferdinand, entraîneur des gardiens de la sélection ?

Le match contre Curaçao en 2008, on avait fait (2-2) à la maison et j’ai eu une double fracture de l’arcade zygomatique lors d’un duel aérien avec le gardien adverse, dont je porte encore les séquelles. Ce qui était négatif au-delà du score, c’est le fait qu’on a dit que je suis sorti parce que je ne voulais pas jouer et que je n’avais rien. Cela m’a attristé parce que la veille du départ, je jouais contre l’AS Monaco et que je suis rentré à 23 heures chez moi pour me réveiller à 4 heures, car j’avais un vol à 6h40 le même jour pour Paris avant de partir pour Miami et Haïti après. Sauf qu’en arrivant à l’aéroport, Air France m’a dit que la réservation a été annulée. 6 heures du matin en France, minuit à Haïti, personne n'était joignable, mais je suis quand même venu jouer après le choc à la tête, apparemment je n’avais pas envie.

La Gold Cup 2015 est le trou noir de ma vie, pas au niveau footballistique, mais en raison de ce qui a été relaté. Il faut savoir que tout était faux. Cette compétition, j’ai participé à la mise en place de la préparation, on était trois joueurs à être invités, mais j’étais le seul présent avec les dirigeants et l’entraîneur, je suis arrivé à Bradenton avec un genou en souffrance, je n’ai pas pu réaliser un test isocinétique par manque de présence d’un médecin en sélection. J’ai proposé de payer une nuit d’hôtel pour la délégation avant le dernier match amical à Miami, ce qui aurait permis aux joueurs de ne pas se réveiller à 6 heures et faire 3h30 de bus avant le match. Il était impossible d’être performant, car la sélection n’était pas respectée, le pays n’était pas respecté. Il y avait une équipe, mais pas de groupe. Toujours avec un genou en souffrance et sans possibilité de le faire soigner, j’ai réuni tout le monde, j’en ai fait part aux dirigeants et aux joueurs et je leur ai dit qu’il fallait que je rentre pour faire soigner mon genou. À cause de ce problème je n’ai pas pu honorer le contrat que j’avais signé au FC Tours, en attendant la validation médicale. La violence des insultes sur les réseaux sociaux ont beaucoup fait mal à la famille.

Ce qu’il faut savoir dans tout ça, c’est que je n’en veux à personne, je lis, j’écoute, j’essaie de comprendre et j’avance.

LN : Durant votre longue carrière, s’il fallait émettre une autocritique à votre sujet , vous diriez quoi ?

JJP : Je dirais mon intransigeance envers les autres : je suis un compétiteur, et en préparation, je ne tolère pas voir un joueur se relâcher ou qui ne respecte pas le groupe par ses agissements et peut-être écouter un peu plus mon corps, car entre mes fractures du nez et de l’arcade zygomatique, en passant par la double fracture du quatrième métacarpe, sans oublier mes soucis de genou, je voulais jouer tout le temps.

LN : Vous étiez international haïtien, après votre fin de carrière internationale, suivez-vous toujours les Grenadiers ?

JJP : Oui, je suis toujours les équipes haïtiennes, et pas seulement la sélection A. Étant en période de préparation, je n’ai pas pu aller voir les filles lors de la Coupe du monde des -20 ans, mais j’avais envoyé un petit message de soutien à Marc. J’étais passé voir les U15 au tournoi de Montaigu, mais j’avais vu que les entraineurs, car les joueurs se reposaient et pendant la Gold Cup, j’envoyais un petit message de soutien au capitaine avant chaque match pour le groupe. Au fait, Grenadier un jour, Grenadier toujours. 

LN : Haïti a eu ses meilleurs résultats à la Gold Cup cette année. Selon vous, qu’est-ce qui a empêché les Grenadiers d’aller jusqu’au bout ? 

JJP : Je dirais de la réussite, mais de la réussite sur le dernier match, car ce facteur était présent sur les matchs précédents où le respect du plan de jeu était au top, quand une équipe accepte de subir et d’opérer en attaque rapide comme ce fut le cas, il faut être des tueurs devant, capables de transformer le match sur la seule occasion, pour ne pas dire la seule situation de l’équipe parce qu'à force de subir, tout se joue contre toi avec le temps : « manque d’attention, perte de concentration et manque de lucidité avec et sans ballon et on l’a vu sur l’action du penalty. Pour aller plus loin, je dirais la gestion des émotions, c’est le facteur dominant et ça se travaille.

LN : Que fait Jean-Jacques Pierre actuellement ?

JJP : Aujourd’hui, je fais partie du staff technique de l’AGC en N3 ; après les U14-U15 à l’USG (Granville), les U18 à la MOS (Maladrerie OS), je suis rentré dans le monde des seniors avec des responsabilités différentes dans un nouveau groupe, mais avec une ossature d’équipe, dont la majorité a été formée au SMC (Stade Malherbe de Caen), dont un qui se rappelle avoir été très bien accueilli par moi en équipe senior au SMC. Je profite surtout pour être avec ma famille, même si les week-ends sont les mêmes qu’avant.

LN : Alors dites-nous si Jean-Jacques Pierre a déjà obtenu son diplôme d’entraîneur ?

JJP : Oui, j’ai mon UEFA A depuis 2 ans, accompagné d’un CQPP (Certificat de qualification en préparation physique) et un CEOP suivi à Clairefontaine (Certificat d’entraînement en optimisation de la performance « Aspects mentaux »). Il était très important pour moi de ne pas enchaîner les diplômes, de prendre du temps pour apprendre et compléter l’UEFA A avant d’enchaîner les autres diplômes (formateur ou DEPF).

LN : Seriez-vous prêt à entraîner une équipe de football (sélection) en Haïti ? Si oui, à quel niveau ?

Bien sûr que je suis prêt à entraîner, et ce à n’importe quel niveau, car le plus important, c’est la gestion et le suivi des joueurs pour atteindre le ou les objectifs fixés dans le projet de développement de la fédération sur une durée donnée selon les ambitions et le niveau.

LN : Au sein des Grenadiers, vous étiez sous les ordres de Marc Collat, comment le trouviez-vous ?

JJP : Avec mes entraîneurs, il y a toujours eu de la complicité, car je faisais toujours partie des cadres responsables du relais de l’entraîneur. Avec Marc, cela a été aussi le cas. C’est un entraîneur qui était très à l’écoute de ses joueurs, voire trop parfois, car certains en abusaient au point de ne plus le respecter et de bafouer les valeurs du groupe et le respect du pays. Niveau football, il faut regarder les résultats, mais surtout le contexte dans lequel il entraînait.

LN : Seriez-vous prêt à diriger l’équipe nationale A ? Si oui, à quelle condition ?

JJP : Diriger l’équipe nationale serait une fierté, mais surtout un challenge plus qu’intéressant, ce sera l’occasion de continuer de rendre ce qu’on m’a donné, chose que je fais ici en France, mais aussi à Léogâne avec la petite école de football. En ce qui a trait aux conditions… là aussi, c’est un gros challenge parce que notre passion est au-dessus de nos moyens, ou du moins de ce qui est fait, il est compliqué de rester performant en sélection quand le niveau du championnat national chute d’année en année. Il faut qu’il y ait un programme et que personne ne soit exclu, que l’État prenne ses responsabilités envers le sport et que ceux qui nous dirigent soient conscients des besoins pour élaborer le projet de développement, voire l’accompagnement des talents. Il faut que les jeunes reprennent goût à la compétition et que les programmes soient adaptés au niveau de chacun.

LN : Quels rapports avez-vous avec les expatriés, la FHF et le football national dans son ensemble ?

JJP : En général cela reste et a toujours été des échanges sportifs, il y en a très peu que je peux voir en dehors du football, question de temps. Mais quand on se croise ou si je me déplace dans une ville où il y a un joueur de l’équipe nationale, j’essaie toujours de le prévenir. Avec la FHF, c’est différent, car je connais peu de personnes qui y travaillent à part Carlo Marcelin que je connais depuis mon plus jeune âge. Yves Jean-Bart depuis qu’il est à la tête de la FHF et Wilner Étienne : je parle plus souvent avec les deux premiers, car ils étaient plus présents en sélection. Le foot national ? Je suis tout cela à distance quand je rentre au pays et qu’il y a un match, j’essaie toujours d’y aller, de regarder un peu par passion pour le football, le reste est difficile à suivre.

Le Nouvelliste : Vous pensez que vous pouvez apporter un souffle nouveau à l’équipe nationale d’Haïti ?

Jean-Jacques Pierre : Amener un souffle nouveau à l’équipe d’Haïti serait une grave erreur. L’entraîneur ou du moins le programme mis en place doit amener un souffle nouveau au football d’Haïti. L’équipe aura des résultats permanents et par intermittence, développer le football et les résultats seront constants parce que développer l’homme est plus complexe que le footballeur, mais en développant l’homme, on se garantit un meilleur footballeur.

Heureuses fêtes de fin d’année à vous tous et que le Seigneur vous protège et vous accompagne dans ce que vous faites.

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