Lyonel Trouillot | Interview

Un quart de siècle pour Les Vendredis Littéraires

Les Vendredis Littéraires (V.L.) fêtent un quart de siècle de rêve, d’espérance de haut vol dans la chasse à la création artistique et littéraire. Le Nouvelliste a rencontré Lyonel Trouillot, l’une des grandes figures de ce cadre d’échanges intellectuels en Haïti.

Publié le 2019-12-18 | Le Nouvelliste

Le Nouvelliste (L.N.) : Les Vendredis Littéraires, c’est un quart de siècle. Cette institution a accueilli une moisson d’auteurs (poètes, romanciers, essayistes, dramaturges). Partons au point A. Le moment où tout a commencé.

Lyonel Trouillot  (L.N.) : Décembre 1994. Une armée étrangère venait de ramener un président. Il y avait un fond de tristesse. Mais aussi un désir de dire. Pas seulement autour de la conjoncture immédiate. Un besoin de dire la vie en ses difficultés et dans sa part de révolte, de rêve et d'espérance. Ce que fait la littérature. L'idée était simple, risquée. Offrir un espace aux voix de la littérature : jeunes et vieux, tous genres confondus. Le risque était que n'importe qui pouvant s'amener avec ses textes, la place pouvait s’ouvrir à n'importe quoi. Mon pari était que la sanction viendrait de l'assistance. C'est ce qui s'est fait.

L.N. : Quel est donc l’histoire de l’appellation de cette institution : Vendredis Littéraires ?

L.T. : Vendredis littéraires de l'Université Caraïbe. L'Université avait offert le cadre et le minimum d'appui logistique. On continue de dire Les Vendredis Littéraires de l'Université Caraïbe même si, aujourd'hui, cela se passe au Centre culturel Anne-Marie Morisset et que c'est le centre qui gère.  En réalité, ce sont les vendredis des animateurs-animatrices et du public. Cette fidélité à l'art et à la littérature, même en des temps très durs. Comme aujourd'hui. Nous avons eu quelques arrêts sur les 25 ans, mais crise énergétique, crise politique, l'élan s'est maintenu. Sans être une institution politique, les Vendredis Littéraires ont survécu aussi parce que c'est un lieu de vérité. Et la conception de la littérature qui s'y exprime majoritairement la met en lien avec la réalité et des valeurs humanistes. Ce 25e anniversaire, nous le célébrons résolument « en solidarité avec les discours et mouvements revendicatifs » qui réclament un changement, une société plus juste.

Liaisons entre Les Vendredis Littéraires et l'Atelier du Jeudi Soir

L.N. : Les Vendredis Littéraires ont un lien avec l'Atelier du Jeudi Soir que vous avez aussi créé. L'Atelier a un manifeste. Si ma mémoire est bonne, elle retient du document :« …la littérature que nous cherchons est de la violence sociale, de l’injuste et du mal-vivre, le miroir cassé dont l’éclat sert de couteau. Si la guerre sourd, et la guerre sourd encore, alors la littérature choisit son camp, celui du combat. Celui de formes et de sens qui participent aux luttes sociales, le révélant et changeant au moins le regard du lecteur. » Waw! En ce temps glauque, l'Atelier a choisi le combat. Est-ce pareil pour les Vendredis Littéraires (VL)?

L.T.: L'Atelier est plus jeune. Il court sur ses 13 ans. C'est un regroupement fondé sur un ensemble de propositions esthétiques et sociales. Pas une école, mais pas loin. Il n'y a pas de lien organique entre les deux. Les VL accueillent toutes les tendances. C'est surtout un cadre d'expression offert aux littéraires. Une sorte d'anthologie sonore permanente. Sans exclusion. Je dois dire que la tendance majoritaire sur les 25 ans n'est pas très éloignée des propositions de l'Atelier.

L.N.: Les Ateliers du Jeudi Soir et les Vendredis Littéraires ne participent-ils pas du même feeling littéraire? On gravite autour du coach, le professeur, l’écrivain, Lyonel Trouillot. On est dans l’ambiance de la création. Vous les incitez à s’épanouir dans l’univers littéraire?

L.T.: Là encore, il faut faire une part aux nuances. Chez moi et chez d'autres, le choix d'initier des pratiques et des structures collectives dans le domaine culturel. Avec leurs natures et leurs fonctions propres. L'Atelier, nous avons élaboré collectivement les termes du manifeste, et je disparais au fur et à mesure qu'il s'affirme, publie, prend parole et l'aide de l'Université Caraïbe et relancés avec  position. Les VL, je les ai lancés avec celle du Centre Anne-Marie Morisset. Mais c'est une longue série d'animateurs et d'animatrices, c'est la vitalité des écritures littéraires haïtiennes qui les maintiennent en vie. Coach, professeur, mythologie que tout ça. Contraire d'ailleurs à l'esprit des VL ouvert à toutes les expressions. On ne peut pas faire seulement avec la littérature qui convient à vos goûts ou votre système d'évaluation. Pratiques différentes, petites parts du possible...

Une solidarité intergénarationnelle

L.N. : 25 ans, c'est le temps de constituer un patrimoine. Parlons de la récolte à travers le temps et l’espace haïtien. Qu’est-ce qui vous a surtout marqué durant ce quart de siècle ?

L.T. :La solidarité intergénarationnelle. Je pense aux regrettés Hervé Denis, Claude Pierre, à Frankétienne, Évelyne Trouillot, Georges Castera et tant d'autres, leur disponibilité pour accueillir les jeunes, discuter avec eux. Cet échange permanent qui nourrit tous les participants. Le caractère expérimental de la littérature qui se vérifie tous les vendredis même s'il y a encore trop de place faite aux clichés, à un déjà là. Et enfin l'omniprésence du réel. Événements et problèmes sociaux, difficulté d'être, révolte contre les systèmes de domination. La littérature discute, témoigne, conteste. On est loin du « moïque » qui peut être dominant ailleurs.

 L.N. : On dit que l’argent, c’est le nerf de la guerre. Comment les Vendredis Littéraires ont-ils pu tenir un quart de siècle en Haïti ?

L.T. : Étrangement, peut-être parce qu'il n'y a pas d'enjeu économique. Un système de son, un espace, des chaises, un public qui consomme ce qu'il peut à des prix nettement inférieurs aux prix des bars et restos, ce qui permet tout juste de payer les frais. Des dépenses minimales consenties hier par l'Université Caraïbe, aujourd'hui par le Centre Anne-Marie Morisset. Les animateurs ne sont pas rémunérés. Quelques amis faisant des dons réguliers ou ponctuels. Le seul gain, c'est la circulation des textes.

L.N. : Pour les vingt-cinq ans, comment se prépare la fête ? Le menu S.V.P. 

L.T. : C'est une fête avec sa part de tristesse. Comme l'écrit Georges Castera: « On tire lamentablement dans ma rue ». La réponse du pouvoir politique aux revendications populaires semble être de s'enfoncer dans une folie dictatoriale. La solidarité s'impose avec les victimes et ceux qui réclament le changement. C'est, comme je l'ai dit plus haut, la tendance qui se dégage. Nous ne pouvons pas – nous aurions pu, d'autres le font –, nous ne voulons pas d'une fausse liberté hors contexte. L'une des qualités d'une certaine littérature haïtienne, la plus progressiste à mes yeux, est d'accompagner, parfois même de devancer, les élans sociaux, collectifs et individuels, vers plus de bien-être et de justice. Quant au «menu», de nombreuses présences : chanteurs, diseurs, écrivains, poètes. Je ne donne pas de noms, parce que j'en oublierai, à part ceux de Wooly Saint-Louis Jean et Jean Coulanges, deux des plus belles voix de la chanson haïtienne. Mais il y aura de tout, des grands noms et des inconnus, et toutes les formes littéraires seront représentées.

Propos recueillis par Claude Bernard Sérant

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