Liberté de la presse, Haïti marche à reculons

La presse haïtienne n’est pas de tout repos sous la présidence de Jovenel Moïse. Les journalistes, comme dans le passé, sont victimes d’assassinat, de bastonnades, de menaces et d’intimidations surtout en cette période de crise. Des organisations de patrons de presse ainsi que des organismes de défense des droits des journalistes locaux et internationaux appellent le gouvernement à prendre des mesures pour stopper cette spirale de violence contre les médias et les journalistes.

Publié le 2019-11-21 | Le Nouvelliste

« Reporters sans frontières (RSF) et le Comité pour la protection des journalistes (CPJ), deux organisations indépendantes de défense de la liberté de la presse, tiennent à vous faire part de leur plus grande inquiétude quant à l’accroissement des menaces et des violences envers la presse en Haïti et le manque de réponse adéquate de la part du gouvernement », ont écrit les deux organisations internationales de défense de la liberté de la presse dans une lettre au ministre de la Justice et de la Sécurité publique ai, Jean Roudy Arly le 14 novembre dernier.

Les responsables des deux organisations disent relever au cours des deux dernières semaines une augmentation de la violence envers les journalistes et les professionnels des médias. « En de multiples occasions, des journalistes couvrant des actualités politiques ou des manifestations ont été pris pour cible par des manifestants, les forces de sécurité ou même des élus », rappelle la lettre, citant le cas du photo-journaliste Chéry Dieu-Nalio qui a été blessé par balle, le mois écoulé, par le sénateur Jean-Marie Ralph Féthière.

Comme indique la lettre de Reporters sans frontières et du Comité pour la protection des journalistes, il y a effectivement une nette augmentation des cas d’agression contre les travailleurs de la presse à Port-au-Prince comme dans les villes de province. Cette situation n’a pas commencé avec ce dernier épisode de ‘’peyi lòk’’ visant à renverser le président Jovenel Moïse du pouvoir. Les cas de violation des droits des journalistes sont cependant en nette augmentation pendant la crise.

Le cas le plus célèbre est l’assassinat du journaliste Néhémie Joseph à Mirebalais le 10 octobre 2019. Avant lui, Pétion Rospide, l’un des responsables de Radio sans Fin, a été tué par balle à Port-au-Prince le 10 juin 2019. Le photographe-journaliste Vladjimir Legagneur est, quant à lui, porté disparu depuis le 14 mars 2018. La justice haïtienne n’arrive toujours à élucider aucun cas des journalistes ou des médias victimes en dépit des appels répétés des associations de patrons de médias et celles des journalistes. « Les quelques enquêtes qui ont été ouvertes ont toutes en commun de progresser très lentement et dans la plus grande opacité », a critiqué la lettre de Reporters sans frontières et du Comité pour la protection des journalistes.

Des attaques répétées

Plusieurs autres cas d’agression contre des journalistes ont été rapportés au cours des derniers mois. C’est le cas de Jacquelin François, journaliste de la Radio Télé Zénith (RTZ) aux Cayes. Ce dernier a été tabassé par des agents de l’Unité départementale de maintien d’ordre (UDMO) lors d’une manifestation contre le pouvoir en place, le jeudi 17 octobre. La victime dit avoir dénoncé la présence des agents de l’UDMO encagoulés lors de ce mouvement de protestation contrairement à la décision annoncée par la direction générale de la Police Nationale d’Haïti

La Radio/Télé Zénith, qui joue un rôle de premier plan dans la mobilisation anti-gouvernementale, a dénoncé plusieurs autres attaques contre ses journalistes ou contre ses locaux à Bon-Repos.  Dans une correspondance en date du 21 octobre  2019 à Reporters Sans Frontières, le P-DG de la station, Rony Colin, a rapporté que des individus lourdement armés, escortés de plusieurs véhicules, ayant à leur tête Adler Corriélus alias Bob Arnel, ont attaqué directement les locaux la Radio Télé Zénith. Rony Colin estime que la vie des journalistes et celle d’autres employés de la station sont en danger.

La Radio/Télé Métropole, jugée proche du pouvoir, a aussi subi des attaques pendant la crise. Un véhicule de la station a été attaqué à coups de pierre par des individus non identifiés à Post-Marchant le 24 juin 2019. Le 24 juin, un autre véhicule de la station a été la cible de manifestants anti-gouvernementaux à Turgeau. Plus récemment, soit le samedi 9 novembre en cours, un cameraman de Télé Métropole, Ellecy Dieulassaint, a été giflé par un militant de l'opposition, lors de la deuxième journée de la rencontre ayant conduit à l’Accord de Marriott. Des excuses publiques ont été présentées par des dirigeants de l’opposition au journaliste.

AJH, ANMH, AMIH montent au créneau

Dans une note commune publiée le 10 octobre dernier, l’Association nationale des médias haïtiens (ANMH) et l’Association des médias indépendants d’Haïti (AMIH) ont déploré et condamné l’assassinat du journaliste Néhémie Joseph. Les deux organisations ont appelé la police et la justice à faire leur travail pour que toute la lumière soit faite sur cet assassinat et pour que justice soit rendue à Néhémie Joseph. « L’AMIH et l’ANMH condamnent avec force cet acte odieux qui vient s’ajouter aux menaces et autres agressions que subissent les organes de presse et les journalistes sur l’ensemble du territoire », ont écrit les deux organisations, qui ajoutent : « En raison des informations laissant croire, que le journaliste avait fait l’objet de menaces avant son assassinat, l’Association des Médias Indépendants d’Haïti (AMIH) et l’Association nationale des médias d’Haïti (ANMH) appellent la police et la justice à faire leur travail pour que toute la lumière soit faite sur cet assassinat et pour que justice soit rendue à Néhémie Joseph ».  

Au cours du mois de septembre, soit le 24, l’Association nationale des médias haïtiens (ANMH) avait publiquement condamné avec la plus grande fermeté les actes de violence qui se produisent quasi quotidiennement sur l’ensemble du territoire nationale depuis plusieurs semaines, dans la complète indifférence des autorités. « L’ANMH condamne plus particulièrement les blessures par balle provoquées par le sénateur Jean-Marie Ralph Féthière à l’encontre de citoyens qui se trouvaient sur la cour du Parlement, le 23 septembre 2019, lit-on dans cette note. L’Association est particulièrement préoccupée par le cas du photoreporter Dieu-Nalio Chéry, l’une des victimes du sénateur Féthière, blessé par balle lui aussi alors qu’il exerçait sa profession. »

L’Association nationale des médias haïtiens (ANMH), dans cette note signée de Frantz Duval, s’était montrée étonnée que la justice haïtienne n’ait pas jugé bon d’ouvrir une instruction pour entendre le sénateur et comprendre les circonstances l’ayant porté à faire usage de son arme dans un environnement volatil, où son geste inconsidéré aurait pu avoir des circonstances regrettables et pour la foule présente et pour lui-même.

Dans une autre note commune publiée le 10 juin 2019,  l’Association nationale des médias haïtiens et l’Association des médias indépendants d’Haïti avaient aussi condamné l’assassinat de Pétion Rospide ainsi que les attaques dont avait été victime la Radio/Télé Ginen à la même époque. On se rappelle que des protestataires hostiles au président Jovenel Moïse avaient attaqué les locaux de la station. Plusieurs véhicules avaient été incendiés en la circonstance.

De son côté, l’Association des journalistes haïtiens (AJH) avait fait état de plusieurs cas d’agression contre des travailleurs de la presse au cours du mois de septembre dernier. « Le lundi 23 septembre à Port-au-Prince, le photojournaliste Dieu-Nalio Chéry a reçu une balle à la mâchoire gauche, dans l’enceinte même du Parlement haïtien…Sur la route menant à Cayes-Jacmel, le lundi 16 septembre, le journaliste Zidor Elmond a été poignardé et deux confrères qui l’accompagnaient roués de coup, au moment où ils couvraient des protestations antigouvernementales dans le Sud-Est », a dénoncé l’AJH dans une note publiée le 24 septembre 2019.

« En 2019, nul ne doit être inquiété ou attaqué pour ses opinion », avait soutenu l’AJH dans une autre note publiée le 25 juin dernier. L’organisation dirigée par Jacques Desrosiers avait par ailleurs appelé les différents acteurs impliqués dans la crise à la tolérance et au respect « des libertés d’expression, d’opinion et de la presse.

Le gouvernement condamne aussi

Le secrétaire d’État à la Communication, Eddy Jackson Alexis, a publié plusieurs communiqués condamnant les attaques contre la presse dans cette période de crise. Dans un communiqué en date du 18 juin 2019, M. Alexis a dénoncé une attaque d’hommes armés contre les locaux de la Radio Télé Zénith (RTZ) tôt dans la matinée du mardi 18 juin 2019. « Le Bureau du Secrétaire d’Etat à la Communication condamne cet acte répréhensible qui est contraire aux idéaux démocratiques, dont la liberté de la presse et d’expression et le droit à l’information qu’il faut préserver », a précisé le communiqué. « Le Bureau du Secrétaire d’État à la Communication au nom du Gouvernement profite de l’occasion pour exprimer ses sympathies et sa solidarité à l’endroit de tous les travailleurs et travailleuses de la presse et médias victimes, lors d’évènements distincts en connexion avec les mouvements de revendications à caractère politique enregistrés ces derniers jours », a poursuivi le texte.

Eddy Jackson Alexis avait aussi condamné l’attaque contre la Radio Télé Ginen (RTG) le lundi 10 juin 2019. Plusieurs véhicules, dont trois appartenant à la station, ont été incendiés et des pare-brises de plusieurs autres stationnés devant le bâtiment ont été cassés. « L’intolérance et toute attaque contre la liberté d’informer ne peuvent être tolérées sous aucune forme dans une société démocratique », a écrit le secrétaire d’Etat à la Communication dans un communiqué daté du 11 juin. Il a aussi exprimé sa solidarité envers les journalistes, Martine Denis Chandler, Richardson Jourdan de la RTNH, Lesly Dorcin du journal Le Nouvelliste, qui ont été également victimes d’incidents distincts le vendredi 7 et le dimanche 9 juin.

Pour sa part, l’Office de la Protection du Citoyen, dans un communiqué publié mardi 25 juin 2019, avait condamné les actes de violence contre la presse qui prennent des proportions très inquiétantes à travers le pays. L’OPC, dans sa note, invitait les autorités concernées à assumer leurs responsabilités par rapport à la liberté de la presse et au droit à l’information conformément aux instruments internationaux de protection des droits de l’homme.  

Les multiples appels à la protection des journalistes et des médias semblent tomber dans des oreilles en béton.

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