La crise sociopolitique comme prétexte pour relire « Partitions du vent et éclats de vers » de Clarens Renois

Publié le 2019-11-12 | Le Nouvelliste

La poésie de Clarens Renois est traversée par une sensibilité vive. Dans son recueil paru l’année dernière, « Partitions du vent et éclats de vers », un chant intérieur monte de ces pages. Ce chant s’accompagne d’images impressionnantes. Clarens Renois sait se servir des mots pour inventer des images. Sa poésie fera un bonheur si elle rencontre un sorcier de l’écran pour exploiter des moments forts.   À relire ces 125 pages de poésie publiée à compte d’auteur en avril 2018, en ce mois de novembre, le lecteur profite de ce moment d’évasion. Il est avec un poète qui arrive à transformer sa journée. Malgré les mauvaises nouvelles qui polluent l’environnement autant que l’état des rues, il se met à créer un îlot de confort pour vivre un instant de grâce.

Le lecteur voit défiler des images remplies d’émotion. Ses yeux ont embrassé un univers dans « Une goutte ». Il se penche en amant de la poésie sur la page de Renoir pour boire ce vers :

«Quelque chose vient de tomber

Sur mon épaule

Une goutte

Serait-ce une larme?

Une goutte

J’en ai le cœur inondé

Une goutte qui me jette à tes pieds

Et déjà un ruisseau se forme

Et m’entraîne

Goutte après goutte

Vers ton corps

Un ruisseau se creuse un chemin

Jusqu’à ta voie

Jusqu’à tes yeux

Une goutte, une larme

J’ai l’âme détrempée

Une seule goutte

Une goutte d’amour

Une goutte puis une autre

Une cascade jaillit

Une rafale m’emporte

Dans son courant

J’avalanche

Vers toi.» (P. 97)

Réinventer le poème

Le lecteur sensible autant que l’auteur du texte réinvente ce poème. Il met son imagination au service de ce qui le touche. Mais comment rendre ce morceau à portée du plus grand nombre ? Le talent est là, il est dans les livres publiés en très petite quantité. La radio en tant que média populaire en Haïti ne vulgarise pas assez ce qui pourrait porter la jeunesse haïtienne à s’élever vers ces fruits de la culture qui ont pris du temps à mûrir. Il n’existe pas beaucoup d’émissions de radio pour mettre en valeur notre culture. Ce qui importe, c’est le son de la rue, le discours des hommes politiques pour attirer toute l’attention. Mais un peuple a besoin de ces instants magiques pour se ressourcer.

« Partitions du vent et éclats de vers » conduit le lecteur à la source d’un bonheur perdu. L’Haïtien d’aujourd’hui n’est plus le citoyen d’autrefois qui cultivait des joies simples et tranquilles. Il aimait son patelin qu’il appelait « Nan peyi m ». Il vivait en symbiose avec la nature. Tout lui était à portée de la main. Il n’avait pas la télévision, mais les enfants passaient leur temps à regarder le spectacle de la nature qui offrait autant d’émotions que de magie. Clarens Renois a développé sa sensibilité au contact de la riante nature de sa Grand’Anse. Avec des accents nostalgiques, il chante les joies d’un temps perdu dans « Dame-Marie », sa ville natale.

 «J’ai marché plus de cent fois

Sur ces sentiers ensoleillés menant à la rivière

Et à la demeure bucolique du planteur

À chaque fois, le cœur chavire

Au regard de ces lieux simples et merveilleux

En moi renaissent des tas de souvenirs

Joies innocentes, couleurs vives de la lointaine enfance :

La nature vierge, pure, si enivrante

La fraîche rosée qui chatouille ma peau de gosse,

Quand se dresse l’aube magnifique

Tel un tableau vivant

Les fleurs timides s’éveillent au grand jour…

Les effluves de la terre ocre

Sur ma peau imprimée

La poussière infiltrée dans mes pores

Et dans mon ADN gravée à jamais :

… DAME-MARIE…» (P. 86)

Que voulez-vous qu’il arrive à Haïti, notre mère ?

Ce jeune qui aimait son « peyi » a dû partir pour venir s’établir à Port-au-Prince. C’est dans la capitale que s’ouvrent de grandes opportunités. Le système politique haïtien a créé sur le territoire national d’autres espaces transformés par le travail d’un esprit malsain en « peyi an deyò ». Le pays en dehors a mutilé l’âme haïtienne. Il a créé un environnement totalement négatif. Le sentiment d’appartenance ne fait pas partie du vocabulaire de beaucoup d’Haïtiens. Dans toutes les couches de la société, vous trouverez des personnes qui n’ont aucun respect pour la collectivité. Ils foulent aux pieds les lois. La chose publique, c’est sa chose. Il n’a que des droits et pas de devoirs. S’il est un haut placé, il est dans son élément puisqu’il sait consciemment qu’il jouit pleinement de l’impunité.

Que voulez-vous qu’il arrive à Haïti, notre mère, quand ses fils la traitent comme une chose putrescente à fuir ? On retrouve un pays à feu. Un pays asphyxié.  Une économie ruinée. La classe moyenne a disparu. Il reste les riches et les pauvres. L’école a fermé ses portes. Les portes de l’université sont fermées à double tour. Nos hommes politiques ont tiré dans la galerie de nos chefs d’État des prototypes de personnages pour rejouer l’histoire au temps de l’absurde. C’est beaucoup mieux l’indigence intellectuelle. Pour les prédateurs, c’est mieux de laisser croupir ce peuple dans l’ignorance. Le fils du peuple restera derrière des barricades, il aura mille gourdes pour voter aux « élections démoncratiques ». Le fils du peuple qui galère dans le secteur informel dans les rues n’aura jamais droit au crédit. S’il a accès au crédit, sa condition de vie changera et il ne votera jamais ces entrepreneurs de la politique. Oui des entrepreneurs, ce ne sont pas des hommes politiques.

Que voulez-vous qu’il arrive à Haïti qui n’a pas connu la grâce de la politique ?

« L’heure dans mon pays fracturé

Dort debout

Captif de nos délires,

Le temps ne compte plus

Victime de nos hésitations

Il est parti à pas perdus.

Il est mort d’attendre

De nous voir tourner en rond.

Il fait un temps de mardi gras

À faire fuir les enfants. » (P. 52)

La fuite comme porte de secours. Quelle indigence ! Quelle culture politique nous a amenés à nous vautrer dans la fange ! Quelle politique nous porte à cultiver une haine féroce pour ce peuple !

L’homme est créateur et créature de sa culture. C’est tout ce que la société haïtienne a créé, tout ce que la société nous a appris, tout ce qu’il nous a transmis qui nous formate comme Haïtiens. Qu’est-ce qui est commun à nous et que nous voulons changer pour créer un environnement totalement positif ? De ce point de vue, il faut aborder les pathologies de notre culture pour avancer. Voici une crise qui montre notre vrai visage. Ce qu’on voit dans la rue, c’est toute la vomissure, toute la pourriture qui est à l’intérieur de nous. Le pus a éclaté.

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