Pas de quartier à Pétion-Ville pour la peinture et objets artisanaux exposés dans les rues

Les marchands de peintures et d’objets artisanaux exposés sur les trottoirs et le long des murs dans la commune de Pétion-Ville, près de la place Saint-Pierre, ne sont pas à l’abri des manifestants. La violence n’épargne pas les œuvres que la sensibilité de nos artistes a mis du temps à créer. Le Nouvelliste a rencontré plusieurs marchands victimes de la force agressive et impressionnante des têtes brûlées qui ont envahi le béton pour tout casser.

Publié le 2019-11-13 | Le Nouvelliste

Le vendredi 11 octobre, le président de l’Association des artistes de Pétion-Ville, Louis Saurel, est terrassé par une nouvelle. Il n’est pas sur place. Comme tout le monde, au temps de peyi lòk, il reste chez lui, l’oreille collée à son récepteur de radio. « Je faisais des nouvelles aux environs de 2 heures ou 3 heures sur une station de radio. J’ai entendu qu’à la rue Pinchinat et à la rue Lamarre, on mettait le feu dans le commerce des marchands d’œuvres d’art. J’ai couru en toute hâte. Arrivé sur les lieux, j’ai constaté que beaucoup de mes marchandises ont été brûlées. C’est le résultat de la colère des manifestants », déplore Saurel. Il est victime comme beaucoup d’autres marchands qui se sont installés sur le trottoir depuis plusieurs décennies. Il se remet en route malgré les dommages subis. Ses peintures sont exposées le long des murs et ses objets artisanaux placés sur des tables ou à même le trottoir.

Ce n’est pas la première fois que ce marchand à la fois peintre est frappé par les affres des tourments. L’adversité l’a rendu résilient. « Le 7 décembre 2010, les manifestants ont brûlé nos tableaux après l’annonce des résultats des élections. On a perdu au moins trois millions de gourdes de marchandises », estime-t-il.

Peintures et sculptures pour barricades

Louis Saurel reprend ses activités à Pétion-Ville comme tous les marchands et artistes ce mardi 5 novembre. La vie semble reprendre ses couleurs dans cette commune meurtrie par les événements sociopolitiques qui ont mis à genoux l’économie. Les souvenirs de cette violence sont gravés dans la tête de Saurel et dans la mémoire des téléphones portables des victimes qui ont saisi cet instant. Le commerçant raconte les faits qu’il fait défiler sur son portable pour se libérer de ces violences économique et psychique qui lui causent des préjudices dans tous les aspects de sa vie. Vous voyez de jeunes manifestants se lancer comme des possédés sur des toiles, ils arrachent ceux qui sont accrochés aux murs ; ils sortent leurs couteaux pour les mettre en pièces ; vous voyez d’autres jeunes accueillir ces œuvres à coups de pierre ; et puis les dresseurs de barricades décrochent  peintures, sculptures sur bois et métal découpé. Ils les jettent en vrac sur l’asphalte. La gazoline et l’allumette ne sont jamais loin. Ils en font un brasier avec ses œuvres placées en consignation.

« Tablo nou boule. Nou pa kapab ankò »

Le vent du découragement ne plie pas Saurel sur le trottoir. L'homme encore debout expose quelques tableaux criblés de balles en caoutchouc et lacérés de coups de couteaux pour qu’on se souvienne de ce moment. Pour toucher le cœur du regardeur. Son ami, le peintre Louis Murat, reste tétanisé. Son visage impassible ne traduit pas ce qu’il ressent à l’intérieur de lui. Il est assis sur un muret et pense à son présent miné par l’instabilité perpétuelle d’Haïti. Murat se plaint. Il a escompté des sous entre les mains de particuliers, il a aussi prêté de l’argent à la banque. « Nous demandons réparation. À chaque événement, nous sommes victimes. Nous avons choisi de travailler. Nous ne voulons pas descendre dans les rues pour casser et briser », se plaint ce peintre-marchand établi à la rue Pinchinat depuis dix ans environ. À côté de lui et derrière son dos, des pancartes hurlent ses frustrations : « Tablo nou boule. Nou pa kapab ankò. »

Gaël Pierre reprend les lamentations de Murat et exprime sa souffrance : « À chaque fois que les manifestants décident de monter à Pèlerin pour aller voir le président, c’est ici que les choses se corsent. On nous lance du gaz lacrymogène et des balles en caoutchouc. »

Marchand de tableaux, à la rue Pinchinat, Obed Luders, ce natif de Jacmel, est logé à la même enseigne que ses pairs. Il évalue les pertes : « On ne m’a pas épargné. Des voleurs ont emporté dix-huit de mes peintures de la dimension 40 x 60. Des manifestants ont aussi tiré sur mes tableaux. On en a déchiré quelques-uns. J’ai récupéré des toiles irréparables. J’estime avoir perdu environ quatre-vingt toiles. »

Luders  étale plusieurs lambeaux de toiles  à côté des châssis brisés sur le trottoir. Certaines sont percées de trous, balafrées, défigurées. À sa manière, il tente de les conserver et de les restaurer avec de la colle forte. Mais on ne restaure pas une toile déchirée en s’improvisant restaurateur. On risque de provoquer beaucoup plus de dégâts. C'est comme pour un pays. 

La restauration, selon le peintre-restaurateur Jean-Ménard Derenoncourt, est une discipline qui nécessite tout un art pour rétablir l’œuvre dans le respect du travail original de l’artiste.

Tout comme Saurel, Murat et Pierre, Luders fait souvent les frais des commotions sociopolitiques en Haïti. « En 2006, j’ai tout perdu au marché en Fer; en 2010, j’ai essuyé des pertes. Et ça recommence », lache-t-il navré.

À la rue Lamarre qui longe la place Saint-Pierre, l’artiste-peintre et marchand Élysée Remer travaille sur lui-même afin de dominer les événements qui l'ont frappé de plein fouet. L’artiste peint un tableau sur le trottoir. Tenir un pinceau, le plonger dans sa palette lui permet de respirer un peu. Il a compris que ce qui se joue ici est une opération qui vise à asphyxier Haïti. Tout comme ses pairs, Remer a envie de témoigner pour se défouler. Il a foi que ses paroles chemineront dans les coeurs de ceux qui croient encore dans la culture pour croître humainement. « J’avais pris toutes mes précautions.  On m’avait dit depuis la veille qu’il allait y avoir des manifestations dans les rues. Alors, j’ai fermé mon commerce dans mes boîtes. »  C’était compter sur la sensibilité des jeunes manifestants victimes du système éducatif d’une république arnaqueuse qui handicape lourdement le développement de la personne humaine de sa jeunesse. Mais les manifestants ont brûlé les boîtes à l’intérieur desquelles Remer avait gardé ses peintures.

 Quand la colère des manifestants gronde, ils ne font pas de quartier. Ils appelent le changement par le feu.

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