Bloc-notes

Une tribune qui va coûter cher

Publié le 2019-10-28 | Le Nouvelliste

Comme beaucoup d’auditeurs, je m’étonne de l’orientation d’au moins une moitié de cette entrevue accordée par Jovenel Moïse à Radio-Télé Métropole. Encore une fois, la mort est le pire. Le plus important. Des gens meurent au quotidien dans un vaste mouvement de revendications, la principale demande étant la démission de Jovenel Moïse. J’ai le sentiment que ces morts (est-ce à cause de leur origines sociales ?) n’étaient pas une priorité dans cette entrevue. 

Haïti n’a pas besoin aujourd’hui que Jovenel Moïse vienne radoter sur des contrats qu’il prétend vouloir casser. Haïti a besoin de sortir de cette situation de chaos que sa présence au pouvoir perpétue. Quel cadeau que de ne pas demander à Jovenel Moïse qui prétend rester au pouvoir au nom d’une logique institutionnelle ! Quelle est selon lui la valeur du rapport d’une institution nationale alors que la Constitution ne lui donne pas plus de légitimité que cette institution ? En quoi est-il plus légitime que la Cour supérieure des comptes ? Quel cadeau que de ne pas demander à Jovenel Moïse  ce que coûte à ce pays son obstination à rester au pouvoir ! Aujourd’hui, quand on met les choses dans la balance, son départ paraît la solution la moins coûteuse. Quel cadeau que de ne pas demander à Jovenel Moïse, puisque l’ensemble de la société ne le considère pas comme un interlocuteur crédible, comment il parviendrait à rester au pouvoir sans avoir recours à la répression, ce qu’il fait déjà et de plus en plus ! Qu’est-ce qui le maintient au pouvoir sinon l’impossibilité matérielle de le chasser ? Et peut-il rester au pouvoir sans que des gens soient tués ?

Jovenel Moïse avait besoin d’une tribune pour parler « à côté ». Il l’a trouvée. Le cadeau n’était pas forcément intentionnel. Mais chaque fois qu’il parle à côté, des gens meurent. Chaque fois qu’il parle à côté, le pays est plus « lòk » encore que la veille. Chaque fois qu’il parle à côté, les conditions de vie de la population se dégradent. Quel cadeau que de ne pas lui demander s’il croit faire partie du problème ou de la solution ? Quel cadeau que de ne pas lui demander s’il a conscience des effets de ses propos chaque fois qu’il prend la parole !

La question la plus intéressante était sans doute celle autour de cette prétendue amitié entre Jovenel Moïse et un peuple qui ne veut pas de lui. Au bout de toutes ces palabres qui ressemblent plus aux propos d’un candidat en campagne (Jovenel Moïse va faire ci, veut faire ça) on croirait être dans un pays qui fonctionne. Un « radotage » hors du sujet, comme disaient les vieux profs. Qui met en danger des vies. Des vies d’enfants. En parlant d’écoles qui fonctionnent. Qui ne tient pas compte des vies qui s’arrêtent dans la violence. Qui ne tient pas compte de la réalité. La vraie question : prezidan, èske ou kwè si w rete opouvwa peyi a ap delòk ? Et quelle bêtise que de sortir comme réponse à la question implicite, que ces « secteurs organisés » ne représentent pas la nation mais leurs intérêts particuliers. On ignorait que les représentants des cultes, les associations professionnelles, les associations d’agriculteurs, d’enseignants, de professions libérales, les associatons régionales et toutes celles, multiples et de diverses natures, qui se sont prononcées pour le départ de Jovenel Moïse, ne font pas une somme. Quelles sont les voix de ce « peuple » qui voudrait que Jovenel Moïse reste au pouvoir ! Voilà un homme politique qui nie la société civile comme force organisée. Quelle bêtise et surtout quel mépris ! C’est inquiétant sur tous les plans (santé mentale, intelligence politique, capacité d’analyse sociale…). Pour Jovenel Moïse, il n’y a qu’une instance-individu légitime : Jovenel Moïse. Jovenel Moïse s’encense, dénonce, annonce des mesures répressives si l’on prend au sérieux ces réunions qu’il dit avoir avec ministres et responsables de la PNH pour établir « la normalité ». Tout aussi inquiétant, sa volonté de donner des leçons au peuple manipulé, qui ne comprend pas. Depuis l’époque coloniale, on sait que les peuples sont bêtes. Le peuple haïtien en particulier. Beaucoup plus bête que ceux du Chili et du Liban. Radotez, monsieur le président, radotez… Pendant ce temps, peyi lòk pi rèd...

Antoine Lyonel Trouillot

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