L’Etat dépense, n’investit pas et travestit ses statistiques 

L’administration centrale de l’État affiche une remarquable performance dans les dépenses de fonctionnement, sans inventaire actualisé et public des biens publics. Elle est d’une sidérante incapacité à investir le peu alloué aux investissements publics. Entre le doute sur la sincérité de certains chiffres du tableau des opérations financières de l’Etat (TOFE) et le constat de l’urgence du renforcement des capacités de l’administration publique se joue le drame d’une économie rachitique, incapable d’offrir un avenir à plus de six millions de pauvres, soit plus de la moitié de la population haïtienne, et des services payants au reste de la population.

Publié le 2019-10-23 | lenouvelliste.com

Le taux de croissance du PIB d'Haïti n’a jamais été aussi bas depuis quasiment une décennie. Il est de 0,1 % en 2019, a révélé la revue de l’économie mondiale du Fonds monétaire international (FMI) publiée en début de semaine dermière à Washington. La dernière fois que l’économie haïtienne a affiché ce taux de croissance c’était en 2010, l’année du tremblement de terre. L’avenir d’Haïti, à en croire les prévisions du FMI, n’est pas des plus radieux. Les projections du Fonds tablent sur une croissance de 1,2% pour l'année prochaine. 

Entre-temps, la note de conjoncture et de politique monétaire de la BRH est attendue avec impatience pour donner l’heure qu’il est à la montre d’Haïti, un pays pauvre dont la nature des dépenses publiques est très évocatrice. Le Tableau des opérations financières de l’Etat (TOFE) d’octobre 2018 à août 2019 renseigne de manière non équivoque sur l’efficacité de l’administration centrale de l’Etat quand il s’agit d’effectuer des dépenses de fonctionnement et sa grande incapacité à investir. Les dépenses courantes d’octobre 2018 à août 2019 ont atteint 66 milliards 398 millions par rapport aux 62 milliards 783 millions de gourdes de l’exercice précédent, soit une variation de 10 %, selon le TOFE. 

Les salaires des employés permanents ont été de 25 milliards de gourdes contre 23 milliards, soit une variation de 8 %. L’administration centrale de l’État a payé presque la moitié du montant des salaires des employés permanents aux contractuels et consultants « autres », soit 11 milliards 768 millions de gourdes. Il y a une augmentation de 4 % en considérant les 11 milliards 331 millions de l’exercice précédent, lit-on dans le TOFE. Pour l’acquisition de biens et services (fonctionnement) , sans communication actualisée au public de l’inventaire des biens de l’État, il y a 19 milliards 716 millions de gourdes. Ces dépenses ont augmenté de 3 % comparativement à l’année dernière, lorsqu’elles étaient de 19 milliards 120 millions de gourdes.

Les subventions et autres transferts, bien qu’en diminution de 12 % par rapport aux 7 milliards 554 millions de l’exercice précédent, ont totalisé entre octobre 2018 et août 2019 6 milliards 612 millions de gourdes. Mais quand il s’agit d’investissements publics, ils ont connu une diminution de 67 %, indique le TOFE. L’État, entre octobre 2018 et août 2019, a investi 2 milliards 568 millions de gourdes contre 7 milliards 554 millions l’an passé. L’État accorde 4 milliards de gourdes en plus des subventions comparativement aux investissements.  

Dans la rubrique « Projets d’investissements », 1 milliard 975 millions ont été affectés contre 6 milliards 879 millions de gourdes l’an passé, soit une diminution de 71 %. Pour « machinerie et équipements » il y a 865 millions de gourdes contre 594 millions l’exercice précédent, selon le TOFE. Le Tableau des opérations financières de l’Etat (TOFE), disponible sur le site du ministère de l’Économie et des Finances, indique qu’il y a zéro gourde d’arriérés nets alors qu’il est connu que l’État doit beaucoup d’argent à des compagnies de construction et à des compagnies pétrolières en lien aux subventions des produits pétroliers.

Avec zéro gourde de dons et 6 milliards 954 millions de gourdes de prêts nets, le tableau des opérations financières d’octobre 2018 à août 2019 indique que le financement net de la BRH à l’État a baissé drastiquement, atteignant 4 milliards 881 millions de gourdes contre 15 milliards 440 millions de gourdes l’exercice précédent. 

À redire du TOFE…

« Le Tableau des opérations financières de l’État, tel que conçu par le MEF, n’apporte pas un éclairage réel sur la situation financière du Trésor public. D’ailleurs, le ministère a bien pris la précaution d'indiquer à l’encre rouge : les recettes sont en base caisse et certaines dépenses sont en base engagement. Donc, les rentrées sont comptabilisées dans leur intégralité et les dépenses, partiellement, selon ce que le Trésor public veut masquer », a confié une source interrogée par le journal, qui souligne avoir « vu apparaître un financement monétaire (BRH) très modéré ». « Ce qui porterait le lecteur à remettre en question le rapport entre le financement du déficit public et la détérioration du taux de change », a observé cette source.

« Le dernier point à souligner concerne les arriérés, portés à zéro pendant toute la période. Le fait de nier l’accumulation des arriérés rend inutile l’élaboration du TOFE. L’accumulation d’arriérés constitue un moyen de financement des déficits publics, au même titre que le financement bancaire ou via le marché. Dans le cas d’Haïti, l’utilisation des arriérés est très importante. Elle concerne tout d’abord des dépenses considérées comme « engagées d’avance », comme les salaires et le service de la dette ; les biens et services livrés mais non payés, les subventions, notamment la subvention du secteur énergétique (carburant et électricité) », a indiqué cette source.

Pour l’édification des agents économiques qui utilisent les statistiques publiques comme outil d’analyse à la prise de décision, le MEF devrait réviser ses statistiques. Actuellement, les dettes et arriérés, selon des informations non publiques, se chiffreraient autour de 82 milliards de gourdes. Le MEF continuera-t-il à les ignorer ou seront-elles prises en compte dans le budget 2017-2018 reconduit pour un troisième exercice fiscal ? », s’est demandé cette source.

TOFE ou l’illustration d’un problème plus profond…

Sans entrer dans le débat sur la sincérité des chiffres, un analyste, interrogé par le journal sous le sceau de l’anonymat, a confié être « très préoccupé » par 0,1 % de croissance du PIB en 2019 selon la revue du FMI. En général, le FMI est assez conservateur. Mais il faut comprendre que la situation d’Haïti est très compliquée. Plusieurs budgets successifs, le TOFE, renseignent sur les orientations de l’État haïtien. Les allocations rachitiques au budget d’investissement peinent à être dépensées. Tout ceci est symptomatique d’un mal plus profond, l’absence d’une administration centrale capable de soutenir un agenda pro-croissance. Avec tous les milliards du monde, sans réorientation de l’administration publique haïtienne, sans renforcement des capacités institutionnelles pour faire respecter et appliquer les exigences de la loi sur des dépenses publiques efficientes et transparentes, sur la reddition de comptes, la lutte effective contre la corruption, le pays aura tout le mal du monde à s’en sortir, a expliqué cette source. 

Pour Haïti, État fragile, avec une crise économique aiguë, des difficultés de l’État à honorer certains de ses arriérés, plus de six millions de pauvres, une crise alimentaire qui s’aggrave sur fond du pourrissement de la crise politique, l’avenir est tout, sauf rose.



Réagir à cet article