Les dessous de nos barricades

Ces derniers mois, les barricades font partie intégrante du quotidien de ceux qui vivent en Haïti. Nombreux ont déjà vécu les mésaventures de ces fameux barrages, mais personne n’ose en parler publiquement .Comme si indexer les pratiques qui naissent derrière les barricades était synonyme de jouer avec le feu. Pour les générations à venir, Le Nouvelliste a choisi de décrire ce qui se passe majoritairement derrière les barricades au temps du « peyi lòk ».

Publié le 2019-10-21 | lenouvelliste.com

Qu’elles soient faites de pierres, de troncs et de branches d’arbres, de carcasses de véhicules, de véhicules qu’on contraint les chauffeurs à entrecroiser sur la voie publique, de tessons de bouteilles, de chaînes obstruant le passage des ponts, de câbles de compagnies de télécommunication ou de pneus enflammés, les barricades se révèlent être une arme redoutable entre les mains des protestataires quand il faut parler de la puissance de feu des forces antagoniques.

Ces barricades sont si profitables aux politiques que « jere barikad nou » est devenue la phrase créole des leaders de la lutte contre le pouvoir de Jovenel Moïse. Cependant, loin de la bonne volonté des politiciens qui veulent tous travailler au profit du peuple, sous les barricades qui jonchent les rues, souffle bien souvent un vent de libertinage de taille à donner froid dans le dos.

La violence

Est-ce pour se protéger du camp adverse ou par simple désir de dominer les citoyens qui vaquent à leurs activités en toute insouciance en temps de « peyi lòk » ? Certains protestataires ne se contentent pas de bloquer la voie publique, mais  lancent aussi des pierres et des bouteilles en verre en direction des passants qui cherchent à se frayer un chemin pour contourner les barricades.

De plus, les motocyclistes et leurs passagers souvent élancés à grande vitesse, se prennent brutalement dans des cordes tendues sur la route.

Dans ces circonstances, les victimes des barricades n'osent pas gronder l'agresseur, craignant de se faire tuer par des individus armés qui rodent souvent dans les parages. Estropié ou pas, mieux vaut continuer sa route sans rechigner pour ne pas être pris pour l’ennemi, responsable du mal-être de la nation.

Droit de passage

Dans la logique des barricades qu’on peut jeter sur la voie publique selon son gré, certains en font une source de revenus. À certains points, les véhicules sont accueillis par des passeurs qui proposent leur aide moyennant quelques billets de banque. Ce faisant, ils jouent sur leur «réputation» dans la zone. Dans d’autres endroits, ce sont des protestataires mêmes qui exigent un droit de passage. Le pire dans ce schéma, c'est quand l’intéressé négocie avec un membre qui n’est pas assez influent pour soumettre le reste du groupe.

En parlant de droit de traverser une barricade, à Mariani, entrée sud de la capitale, on a expérimenté une nouvelle formule pour extorquer de l’argent. Dans cette zone, on a résolu de former un épouvantail, l’allonger à côté de la route, pour le couvrir d’un drap blanc comme on fait pour ceux qui sont morts sur la voie publique et d’attendre l’arrivée d’une moto ou d’une voiture pour dire au chauffeur : «  Fais le geste qu’il faut si tu ne veux pas rejoindre ce vilain que nous venons d’abattre à cause de sa mesquinerie. »

À tout cela, il faut ajouter ceux qui, au nom du peuple, dépouillent les passants dans les heures un peu tardives, derrière les barricades, loin de l’action du militant qui accompagne les plus faibles et aident à gérer les urgences en temps de crise.



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