« Jojo dòmi deyò », des dizaines de milliers de manifestants, artistes en tête, réclament la démission du président Moïse

Publié le 2019-10-14 | lenouvelliste.com

7 heures du soir. Dimanche 13 octobre 2019. Après plus de huit heures à parcourir les rues de trois des communes de la région métropolitaine, la grande manifestation organisée par un collectif d'artistes revient au Champ de Mars, son point de départ. Le parcours, long de près de quinze kilomètres, a été effectué dans la bonne humeur et sans incident majeur. 

Arborant majoritairement un t-shirt blanc comme suggéré par les organisateurs, partis quelques centaines, ils sont des dizaines de milliers à la fin de la manifestation. Toute la journée la foule a chanté à tue-tête "Jojo dòmi deyò" entre autres refrains pour réclamer le départ du pouvoir du président de la République Jovenel Moïse.

Pari gagné pour les artistes. Des dizaines de milliers de manifestants ont donc répondu à leur appel et autant se sont agglutinés sur leur passage. Tous ont exigé ce dimanche, en foulant le macadam, la démission du président Jovenel Moïse, en butte à une contestation sans précédent depuis plusieurs mois et à un "peyi lòk" depuis sept semaines qui empêche la tenue régulière de toutes les activités sur l'étendue du territoire.

Dans une ambiance de carnaval, les artistes Izolan, King Kino, Berto et co., perchés sur un « char musical» comme pour le carnaval, ont assuré l’ambiance. Avec la foule, ils ont scandé « Jojo dòmi deyò », un refrain devenu culte depuis le début des contestations. Le rythme est entraînant, le message clair. 

T-shirts blancs, pancartes, vuvuzelas bruyants, sifflets agressifs, vaccines aux sons entraînants, les manifestants ont utilisé tous les accessoires à leur disposition pour faire passer leur message. Ils ont quitté le Champ de Mars peu après 10 heures du matin, remonté Lalue, bifurqué par l'avenue Martin Luther King, fait un stop sous le viaduc pour être rejoints par une autre branche en provenance de Cité Soleil, avant de se lancer à l'assaut de l’autoroute de Delmas en direction de Pétion-Ville.

Sans prendre de pause, acclamée sans cesse par un public festif dans ses chants de revendications, la belle et grosse foule, majoritairement jeune, donc un peu différente du public qui mène le même combat depuis plusieurs semaines, a arpenté la rue Métellus sans faire de mal à la ville créée par Jean-Pierre Boyer avant de prendre la rue Panaméricaine en direction du centre-ville de Port-au-Prince, en passant par Bourdon. Un seul message: Jovenel Moïse doit partir.

Pour Jacques, quadragénaire rencontré au niveau de Delmas 103, il faut en finir avec toute la classe politique. « Jovenel Moïse doit quitter le pouvoir. Nous devons renvoyer également les maires, les députés, les sénateurs, les directeurs généraux, les ministres, etc. Ils doivent tous partir. Ce sont des voleurs. Ils nous divisent pour s’enrichir. Entre-temps, nous pataugeons dans la misère », assène-t-il.

Izolan, le rappeur de Barikad Crew, l’un des groupes les plus populaires auprès des jeunes, s’est montré très satisfait par rapport au feed-back du public ce dimanche. « Nous avons réussi le mouvement. Nous sommes fiers de l’accompagnement de la population. Cela prouve que la majorité en a marre. Le peuple doit obtenir ce qu’il cherche, à savoir la démission de Jovenel Moïse et aussi le changement de ce système. Le président ne peut pas nous gouverner. Il doit tirer sa révérence à la population et permettre aux gens compétents de prendre la destinée du pays », a dit Izolan.

Le rappeur insiste sur la nécessité de « changer le système à tout jamais ». « Il faut changer cette dynamique. Nous devons mettre un terme à ce système qui produit l’inégalité, la misère et la corruption. Sinon, nous aurons un autre Jovenel Moïse au Palais national lors des prochaines élections », a-t-il prédit. Jean Léonard Tout-Puissant, alias Izolan, souligne que la marche de ce dimanche n’est pas une initiative isolée. « S’il ne démissionne pas ce soir ou au cours de cette semaine, nous serons encore dans les rues dimanche prochain. Cette fois, nous serons munis de nos cuillères et de nos assiettes », a prévenu Izolan.

Des personnalités politiques ont été remarquées à la marche de ce dimanche. C’est le cas du chanteur devenu sénateur de l’Ouest Antonio Cheramy, alias Don Kato. « Je suis venu supporter l’initiative des artistes. Je les félicite d’avoir rejoint ceux qui exigent le départ de Jovenel Moïse. Nous allons rester mobilisés jusqu’à ce qu’il (Jovenel Moïse) démissionne », a-t-il fait savoir. 

Youri Chevry, maire de Port-au-Prince et également manager du groupe Barikad Crew, a confié au journal qu’en tant que citoyen, il n’a d’autre choix que d’unir sa voix à celle de la population. « Le peuple réclame la démission de Jovenel Moïse. Le pays n’est pas gouverné depuis plusieurs semaines. On devrait pu décréter l’état d’urgence. Il n’y a pas d’eau, les hôpitaux ne fonctionnent pas, etc. Pourtant, il y a quelqu’un à la tête de la nation. Le peuple lui demande de tirer les conséquences de son inconséquence », estime-t-il.

Selon Youri Chevry, Jovenel Moïse fait montre d’une incompréhension de la crise en voulant dialoguer avec les acteurs de l’opposition. « Ce n’est pas l’opposition qui est dans les rues, c’est la population. Il peut toujours dialoguer avec des acteurs mais il ne peut pas le faire avec la population. Celle-ci réclame son départ. Il ne peut pas faire autrement », analyse-t-il. 

Louis Gérald Gilles, l’ancien sénateur de Fanmi Lavalas, devenu aujourd’hui le chef de file de la structure politique dénommée Nouvelle orientation unifiée pour libérer Haïti » (NOULHA), croit qu’il faut soutenir tous les mouvements de mobilisation qui réclament la fin de ce système. « C’est pour la première fois que le peuple élève la voix pour exiger la fin de ce système. Il veut désormais que les ressources de l’Etat soient utilisées au profit de l’éducation, la santé, la sécurité, etc. Aujourd’hui, la population, unie comme un seul homme, exige un changement. Je suis sûr qu’elle va obtenir gain de cause. C’est pour cela qu’en tant que figure de la classe politique, je participe à la marche de ce dimanche », a-t-il dit. 

La marche s’est poursuivie après 19 heures dans une ambiance surchauffée. Le cortège a essuyé des jets de pierres au niveau de Morne Lazare (Pétion-Ville), ce qui a créé une grande panique dans la foule. Après cet incident, les participants ont repris la route en direction du Champ de Mars comme c’était prévu dans le parcours initial. 

Les artistes sont la dernière catégorie à rejoindre ouvertement la contestation contre le président Moïse. Vendredi, 107 organisations syndicales et patronales, des organismes de défense des droits humains, des associations de vaudouisants et de la société civile ont aussi réclamé la démission du président. 



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