« Je m’en souviens », la dernière production de Robenson Lauvince

PUBLIÉ 2019-08-20
Près de deux ans après « Married Men », le réalisateur Robinson Lauvince offre au public « Je m’en souviens », un film à caractère social tourné au Sénégal, aux Iles Caïmans, au Mexique, au Canada et en Haïti. Après une grande première réalisée le 2 août 2019 à l’hôtel Karibe en Haïti, l’équipe a convié la communauté haïtienne de la Floride au Lyric Theater à Miami le samedi 17 août 2019 pour visionner ce dernier-né du cinéma haïtien. Si le film n’a pas fait salle comble cette fois-ci, beaucoup ont néanmoins salué la performance des acteurs et le côté ambitieux de ce projet laisse à croire à un renouveau du cinéma de chez nous.


Samedi soir, Miami. Il est 7 h 00. La limousine blanche qui conduit les acteurs et quelques VIP se gare aux abords du Lyric Theater. À l’intérieur de cette salle, qui a aussi vu le succès fou de "Married Men", les conversations vont bon train. Hommes et femmes, sur leur trente-et-un, attendent tandis que l’équipe, fébrile, met au point les derniers détails avant que les acteurs ne fassent leur entrée sur le tapis rouge.

Naïka Souffrant, Nana St-Eloy, Samuel Daméus, Graphy Jules, Philippe Saint-Louis, Jacques Bourjolly dit Kako, Nathalie Craan, Junior Rigolo, Mohamed Sylla, Fredly Jean Baptiste, Allen Hippolyte, Atis Mandela... Voilà en gros les acteurs de « Je m’en souviens ». Si certaines têtes d’affiche figuraient dans « Married Men », à savoir Graphy Jules, Kako et Junior Rigolo, les deux films sont pourtant très différents.

« "Je m’en souviens" est un film à caractère social ; "Married Men" se classe dans la catégorie romance/drame de préférence. Dans ce nouveau film, il y a moins d’humour, moins de sexe, et l’histoire incite beaucoup plus à la réflexion », confie Robenson Lauvince. Dans cette aventure, il est secondé par Graphy Jules qui porte à la fois la casquette d’acteur et de producteur.

Pour cette soirée, Caleb Desrameaux, actuel député de Tabarre qui traîne derrière lui une expérience dans le septième art haïtien, fait office de MC. A ses côtés, l’on devrait trouver Lovely Joubert, mais la jeune dame n’est apparue qu’une seule fois sur scène, qu’une seule petite minute de parole. De quoi se questionner sur l’opportunité de sa présence.

Une salve d’applaudissements accueille les premières images qui apparaissent à l’écran. Il était temps que cela commence, se disent quelques-uns. Dès le début, le jeu semble valoir la chandelle. On est séduit par l’adresse des acteurs. Car, à l’évidence, on est loin de l’aspect théâtral que l’on peut reprocher à plusieurs autres productions cinématographiques haïtiennes. De belles prises de vue, des plans bien travaillés, des images qui captivent tant par leur beauté que par leur netteté sont les points forts de ce film. S’agissant de technique, l’équipe de "Je m’en souviens" s’en est très bien sortie. Elle passe l’examen haut la main.

Cependant, le scénario pourrait être mieux. Le synopsis est simple. Tahisha, fille unique de la famille Delatour, vit au Canada dès son plus jeune âge. Bouleversée par les relations difficiles qu’elle entretient avec son père Abraham Delatour, elle décide un beau matin de plier bagages et de rentrer au pays avec mari et enfant en quête de vérité. Si l’histoire est intéressante, la progression est néanmoins trop lente, sans oublier que certaines répliques qui aussi pourraient être mieux travaillées, plus à propos.

Dans l’ensemble, la performance des acteurs est à féliciter. Ils assument leur rôle et font corps avec leur personnage. Même si dans certaines scènes on peine à avaler que Naïka Souffrant qui incarne la femme d’Abraham (Kako) puisse être la véritable mère d’une jeune femme d’une trentaine d’années, Nana St-Eloy qui donne vie au personnage de Tahisha. Si on ne lui reproche pas son jeu d’actrice - Naïka Souffrant et Samuel Daméus dit Joassaint étant deux révélations de ce film -, on peut néanmoins égratigner l’équipe de maquillage ou les accessoiristes pour quelques petits accrocs.

Pour ce film, la qualité est au rendez-vous. Cela laisse entrevoir le souci du travail bien fait qui guide le réalisateur. Une opinion partagée par Carel Pèdre après avoir visionné le film. « C’est un film avec une bonne qualité technique et un jeu d’acteur intéressant. Et le simple fait qu’ils ont collaboré avec le Sénégal ajoute un autre cachet à ce film. »

En effet, pour ce film à plus d’un million de dollars de budget, Robenson Lauvince a fixé la barre encore plus haut. « Après "Married Men", je voulais réaliser un plus grand exploit, prendre beaucoup plus de risques. Je voulais faire un film qui pourrait être bénéfique pour le cinéma haïtien en général. J’avais en tête un film de standard international qui puisse intéresser un plus grand public aussi. On a vraiment misé sur la qualité et ceci a été notre souci pendant toutes les étapes de ce projet. Les acteurs affichent encore plus de maturité, l’histoire est intéressante. Je crois que j’ai réussi ce pari et donc j’invite le public à en juger par lui-même », affirme humblement le réalisateur.

Avec quatre acteurs sénégalais, ce long-métrage se veut aussi une stratégie pour partir à la conquête du marché africain. « Pour ce film, j’ai reçu beaucoup de support du gouvernement du Sénégal. Les réactions sont positives et des projets de collaboration sont actuellement sur le tapis », explique Robenson encore sous le charme de l’accueil que lui et son équipe ont reçu au pays de la Téranga. D’ailleurs, confie-t-il, « pouvoir tourner sur l’île de Gorée, un lieu symbolique dans l’histoire de la traite négrière et de l’esclavage, était un rêve de carrière que j’ai réalisé avec ce film ».

Les acteurs ont dit :

« Pour moi, ce long-métrage met l’accent sur les états d’âme, les émotions et dépeint une réalité haïtienne dont on ne parle presque pas. Elle dépeint la classe moyenne et la bourgeoisie haïtiennes qui se rencontrent mais pas de la meilleure des façons. C’est un film où se mélangent l’amour, la déception, la trahison, la persévérance, l’ambition, l’espoir et le pardon. Le pardon qui devient prioritaire si on veut vraiment avoir la paix », explique Naïka Souffrant, animatrice de télévision, ex-miss Vidéomax qui réussit haut la main son entrée dans le cinéma haïtien.

Samuel Daméus, grand cinéphile, incarne le personnage de Joassaint pour sa première fois à l’écran. Pour lui, « Je m’en souviens » est un projet révolutionnaire. « C’est pour moi un film extraordinaire dans la mesure où il a changé ma perception sur le cinéma en général, le nôtre en particulier. Cela me porte à croire qu’il y a certes beaucoup de défis chez nous mais beaucoup d’opportunités aussi. Il y a des acteurs extraordinaires, une chaîne de production qui commence à s’installer et qui pourrait permettre à ce que plus de films soient produits. Bien sûr beaucoup diront que le fait que nous n’avons pas de salles de cinéma est un frein majeur, mais je dirais que cela ne devrait pas nous empêcher de travailler. Actuellement, le streaming est devenu une des sources principales de revenus de l’industrie cinématographique au niveau mondial, c’est une piste que l’on pourrait exploiter. Pour avoir été un des acteurs de ce film, j’ai pu voir que le succès de « Married Men » n’était pas dû au hasard. C’est la réalisation d’une structure sérieuse, le fruit d’un travail réfléchi et organisé.

Philippe Saint-Louis, opérateur culturel bien connu, qui n’est pas à son coup d’essai, avance : "Je m’en souviens a été une bonne expérience à tous les niveaux. Sur le plan technique, humain, sur le plan professionnel." Il n’hésite pas à faire un plaidoyer pour plus d’encadrement et de soutien de la part de l’Etat pour les créateurs, ou acteurs du monde culturel qui se mettent en quatre pour faire la promotion de notre culture et de notre art en Haïti et qui font notre valeur à l’étranger.

De son côté, Nana St-Eloy salue l’équipe qui lui a permis de jouer un rôle qui ne perpétue pas les stéréotypes à l’endroit de la femme haïtienne. « Ce n’est pas ma première expérience en tant qu’actrice, mais avant "Je m’en souviens", je m’étais résolue à me retirer du monde cinématographique, parce que l’on m’offrait toujours les mêmes rôles qui perpétuaient les mêmes clichés à propos de la place de la femme dans la société. J’étais soit une mère, soit une épouse, et le personnage ne se limitait qu’à cela. Pour ce film, au moins j’ai une carrière, j’ai une famille, je suis au coeur de la trame de l’histoire et c’est bien comme ça ! Je veux conscientiser les réalisateurs et producteurs autour de la représentation de la femme dans le cinéma haïtien. »

Très optimiste quant aux retombées de son nouveau produit, Robenson Lauvince convie le grand public à une autre projection, le dimanche 25 août 2019 au Palais municipal de Delmas, en Haïti. Certes le marché cinématographique haïtien fait face à beaucoup de problèmes, mais le réalisateur demeure convaincu de son avenir. « Nous avons besoin que beaucoup plus de cinéastes haïtiens acceptent de prendre de risques, mais il est aussi temps que l’État haïtien ouvre les yeux sur ce secteur et supporte les initiatives des jeunes Haïtiens qui veulent montrer une meilleure image d’Haïti à l’étranger », explique Robenson Lauvince, celui que Kako surnomme le Spike Lee haïtien.



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