Roger Petit-Frère, ce professeur qui adorait bousculer les certitudes

Publié le 2019-08-08 | Le Nouvelliste

Le vendredi 29 février 2008 à l’Institut Culturel Karl Levêque (ICKL) sous le titre : « Quelle influence la politique de nos premiers dirigeants a-t-elle sur la formation sociale haïtienne actuelle ? »  Roger Petit-Frère a prononcé une conférence. Dans la retranscription disponible sur internet que Le Nouvelliste publie à partir de ce jeudi en souvenir de Roger Petit-Frère, il y a un chapelet de déclarations qui dérangent et c’est tant mieux. Roger Petit-Frère était ce professeur qui adorait bousculer les certitudes.

D’entrée de jeu Petit-Frère dit : « nous n’avons jamais eu de révolution sinon des révolutions à l’haïtienne ». Dans un pays qui parle de révolution depuis 1804, il faut le faire.

« Il y a une tendance ici pour déclarer que l’histoire est objective, pourtant il suffit d’éplucher l’œuvre d’un historien  pour trouver que sa position idéologique n’est nullement neutre, voire objective. » dans ce cas précis, le professeur comparait l’œuvre de Thomas Madiou à celle de Beaubrun Ardouin, nos premiers historiens.

« Les historiens se contentent de leur idée sur la nation ou sur l’indépendance, et c’est sur cette base qu’ils écrivent l’histoire sans jamais connaître ni le pays ni la société qu’ils étudient. Voici un exemple pour édifier mon propos. Les historiens disent que les esclaves luttaient pour la liberté. Nous pouvons nous poser cette question : Où ont-ils trouvé cette parole ? Pourtant, c’est simple. Les affranchis luttaient pour la liberté, et ils ont décidé que tout le monde luttait pour ce même objectif. L’histoire est l’histoire des positions et des intérêts des affranchis. » Encore du Petit-Frère, mais cette fois l’eau mouille un plus large cercle d’historiens que les Madiou-Ardouin.

A l’Institut Culturel Karl Levêque (ICKL), il fallait être libre comme Roger Petit-Frère pour dire : « Duvalier est un homme important dans la compréhension de l’histoire de ce moment. Il était le premier à y introduire la sociologie. Il a intégré la sociologie italienne et américaine dans son approche de l’histoire, une dimension que les historiens avant n’avaient jamais considérée. Il possédait une théorie qui allait lui permettre d’accéder au timon des affaires de l’État. »

Et seul lui pouvait attaquer ainsi : « Les marxistes présentent des synthèses sans s’être livrés préalablement à des recherches. L’exemple de Suzy Castor dans son livre : « L’occupation américaine d’Haïti de 1915 » illustre bien ma position quand elle a écrit que Charlemagne Péralte était un leader intrinsèquement lié aux masses populaires. Elle avait rapidement tiré cette conclusion du seul fait que Charlemagne Péralte luttait aux côtés du peuple. Pourtant, cette conclusion ne tient pas. Les recherches de Roger Gaillard ont démontré le contraire. Celui-ci, en allant au fond des choses, a trouvé que Charlemagne Péralte qui était issu de l’oligarchie, a fait ses études chez les Frères de l’Instruction Chrétienne (FIC). Je ne voudrais nullement médire du livre de Suzy. Je veux seulement attirer votre attention sur le fait que les recherches ne sont pas encore faites. » Les lacunes qui étaient à déplorer en 2008, lors de la conférence de Roger Petit-Frère, sont encore à déplorer aujourd’hui.

Sur les paysans haïtiens aussi Petit-Frère a sa lecture : « Si nous considérons les lois agraires publiées après 1804, elles ne considèrent pas à leur juste dimension les paysans qui sont plutôt des sous-humains. Pourquoi est-ce que je fais une telle affirmation ? Nous avons connu une kyrielle de lois agraires telles que celles de Dessalines, de Pétion et de Christophe. Toussaint, Sonthonax, Polvérel ont eux aussi échafaudé leur  propre loi agraire. Chacune de ces lois comporte des leçons intéressantes à tirer. Pour bien appréhender l’histoire du pays, son développement et son évolution, je vous encourage à les lire toutes. Premièrement, un paysan n’a d’autre statut que celui de paysan. Il n’a pas le droit de pratiquer le commerce, d’intégrer ni l’armée ni l’administration publique. Il ne peut même pas se faire artisan. Sa seule fonction était de travailler la terre. L’État lui a interdit de mener d’autres activités. » Il faut remonter à aussi loin pour comprendre l’exclusion en Haïti.

Sur la violence et la corruption, bien avant que cela ne soit à la mode, Roger Petit-Frère avait donné sa lecture : « Nous devons nous rappeler que notre formation sociale est imprégnée de violence. Nos classes dominantes ont toujours été violentes. Elles se sont toujours appuyées sur la force des armes pour asseoir leur relative puissance. Nous ne devons pas  nous bercer d’illusion. Elles n’ont jamais mené de bataille démocratique; elles ne se sont pas imposées de la même façon que les autres bourgeoisies d’ailleurs. La corruption est constitutive de leur fortune. En général, les bourgeoisies dans les autres parties du monde ne sont pas issues directement de la matrice politique contrairement à ce qui s’est passé chez nous. Si nous constituons la genèse de la bourgeoisie haïtienne, nous découvrirons que les riches sont d’anciens commandants d’arrondissement, d’anciens ministres des finances, et d’anciens cadres de l’administration publique. Il s’avère important de faire l’histoire des nos classes dominantes pour avoir une idée de l’origine de leur richesse. La politique est participative de la construction de notre formation sociale. Il y a une histoire que nous ignorons encore. C’est pourquoi, il y a beaucoup de choses qui échappent à notre compréhension. Je nourris l’impression que le jour où la bourgeoisie haïtienne ne s’impliquera plus dans la politique, ce sera aussi sa fin, elle perdra toute sa fortune. »

Frantz Duval
Auteur
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