Fenêtre de lecture de Lyonel Trouillot

Les chiens, un roman de Francis Joachim Roy

Le temps des cerises

Publié le 2019-08-12 | Le Nouvelliste

Merci aux éditions Le temps des cerises d’avoir redonné vie à une œuvre qui était tombée dans l’oubli : Les Chiens, le  roman de Francis Joachim Roy, publié en 1961 aux éditions Robert Laffont. Peu d’Haïtiens vivant en Haïti l’avaient lu à sa sortie. Il y était question d’un dictateur qui entendait modifier la Constitution, de corruption et de répression, de révolte aussi. C’était des thèmes qui ne faisaient pas partie des lectures courantes recommandées par le régime de François Duvalier. En France, il avait tenu une petite place le temps de quelques semaines sur le marché du livre, mais le marché n’est pas fidèle. Avec le temps, on l’avait oublié, et seuls en avaient connaissance quelques chercheurs, collectionneurs et spécialistes.

Cette réédition offre enfin au public haïtien la possibilité de découvrir une œuvre subversive, d’une grande modernité et qui n’a pas vieilli. Ses qualités littéraires le gardent bien en vie. Mais, hélas, le triste référent installé comme en permanence : injustice sociale, lutte de pouvoir, violence répressive, le projette dans l’actualité. Une postface du professeur Alberto Costantini qui met le livre en lien avec d’autres textes faisant usage métaphorique ou allégorique de la figure des chiens. Un bel exercice. A noter cepenant une erreur du regretté Roland Paret reprise dans la posface: le « singulier petit pays » de Louis-Jospeh Janvier est prêté à Anténor Firmin.

« Venant de Cazeau, il y eut d’abord trois chiens, maigres, couverts d’une poussière immémoriale qui, collée à leurs poil ras,  jaunâtre, faisait sur leurs côtes saillantes l’effet de zébrures. Cocobé fut le premier qui les remarqua : » Ho ! Ho ! dit-il, Hermance, regarde donc trois chiens qui rentrent à Port-au-Prince. Ils ont l’air pressé comme s’ils avaient les cacos aux fesses. »

L’incipit installe l’atmosphère. Précipitation, intrusion ou invasion, on sent la venue de la horde qui vient troubler un ordre ou une routine.  Et « les cacos » pourraient bien être ces chiens eux-mêmes, figures des exclus, en rage, venus coller leurs dents de révoltés aux fesses ou aux mollets des messieurs de la capitale, politiciens et hommes d’affaires qui se partagent le pouvoir et les richesses, aidés de sbires et de subalternes qui en récoltent les miettes.

Si l’on peut lire les « chiens » comme une grande farce appuyée sur le fantastique, la lucidité, osons le dire : le réalisme, dans le travail de caractérisation des personages est impressionnant. Paulémon, espion, petit tyran de quartier, agent de la police poltique ; les puissnts hommes politiques Balland et Chapoulie qui se détestent sur fond de noirisme et de mulâtrisme, de préjugés et de ressentiments ; le général-président, bel homme vieillissant et aimant la bouteille ; Cocobé, comme un oracle de pacotille qui voit tout, entend tout, comprend tout (c’est d’ailleurs lui qui annonce à la fin du romn que les chiens reviendront car leur mission n’est pas finie) ; Bersac le bourgeois libéral…

Francis Joachim Roy sait en garder et il sait donner à voir. Ses descriptions du bas de ce Port-au-Prince des années cinquante permettent de rappeler les nostalgiques à plus de lucidité : « devant lui, les mastodontes américains peinaient dans les ornières d’une eau noire, croupie… Les maisonnettes se succédaient à la queue-leu-leu, séparées par des corridors puants des deux côtés de la rue. Elles étaient faites des matériaux les plus hétéroclytes : morceaux de caisse de savon, bidons de fer-blanc découpés et aplatis… » le présent était déjà dans le passé, les choses n’ont fait qu’empirer.

Un dictateur se prépare à modifier la Constitution pour se maintenir au pouvoir. Intrigues de palais, promiscuité et débrouillardise, insolence aussi, dans les quartiers populaires. Et les chiens qui arrivent pour mettre le bordel dans le bordel. Une langue vive. L’ensemble : un objet subversif. Le début semble plus travaillé que la fin, mais il y a des passages qui sont de vrais bonheur de lecture. Et la (petite) joie d’un pied-de-nez au pouvoir. Aujourd’hui comme hier, et, dieu, qu’ils se ressemblent, les puissants n’ont pas d’humour et n’aiment pas qu’on les parodie.

Antoine Lyonel Trouillot zomangay@hotmail.com Auteur

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