Haïti : quelles élites ?

Publié le 2019-07-02 | Le Nouvelliste

 Jean Abner Charles

Un constat. Qui crève les yeux. Et qui heurte l’esprit. Accablant, certainement. Révélateur à souhait d’une infamie à peu près nationale. Pour une bonne part d’entre nos compatriotes, le processus d’individuation n’est pas achevé. 

Retranché derrière son statut de diplomate, (qui ne s’en souvient pas ?), un autre avait exprimé autrement le phénomène. A quel secteur en particulier faisait-il allusion ? Il avait trouvé, en effet, les Haïtiens comme dotés d’un chromosome en moins. Ce qui fait de nous ou de ce secteur, selon les observations qu’il fit de nos manières d’êtres, des gens anormaux, des individualités atrophiées. N’intégrant pas assez les valeurs humaines fondamentales.

La psychologie jungienne nous éclaire. Elle traite de l’individuation en termes de « cheminement de l’être vers un équilibre psychique des différentes instances le composant… ». Les diverses étapes de ce long parcours aboutissent naturellement à l’archétype de soi, qui se veut « le Dieu en nous », de l’expression même de Carl G. Jung ; ou encore « l’homme universel, porteur de l’expérience de toute l’humanité » et reflétant son aspect le plus élevé.  

A cette phase de réalisation de soi, l’être aura maîtrisé l’art de la confrontation dialectique des contraires en vue d’accéder à la vérité. Ayant appris à accepter des systèmes de valeur autre le sien, il devient logiquement plus compréhensif, plus profond et plus impartial. Chez cet être, homme ou femme, le logos ou instrument de la raison et l’éros en tant que symbole du désir, parviennent à un état de fusionnement tel qu’ils deviennent un et indivisible.

Une société est d’autant plus évoluée, les rapports sociaux d’autant plus harmonieux, qu’elle est constituée d’hommes et de femmes d’équilibre, dans le sens que l’entend Jung. Inversement, plus une formation sociale est constituée d’individualités médiocres, incapables de voir plus loin que la sphère des intérêts personnels ou de clan et de s’élever à la dimension des intérêts généraux d’une collectivité,  plus ladite formation est rétrograde.

En fait, le niveau de développement d’une société, sur le plan socio-économique, se mesure au degré d’accessibilité de l’ensemble de ses membres aux biens matériels, aux soins de santé et à l’éducation de qualité ; bref, au niveau de vie de la population. Dans le domaine politique, l’évolution est fonction de la possibilité de participation réelle et effective des citoyens dans la conduite de la chose publique, et la marge de liberté dont ils jouissent dans le corps social.

Il est clair que le progrès social n’est jamais acquis, et qu’il faut constamment le conquérir. Il reviendrait néanmoins aux élites d’accompagner les masses dans leur quête de bien-être économique et socio-politique. A défaut de cela, elles sombrent dans l’indignité, le déshonneur et la honte.

Nos élites, en effet, la fraction intellectuelle en particulier, n’ont pas réussi, à la manière des philosophes des lumières, à inspirer la construction d’une organisation sociale globale favorable à l’évolution qualitative des nationaux à tous les paliers. En lieu de cela, le système social en vigueur en Haïti facilite l’accaparement de toutes les ressources du pays par une minorité de nantis évaluée à moins de cinq pour cent de la population. Ce système qui alimente les inégalités économiques criantes et révoltantes, la négation des droits humains les plus élémentaires.

Le fonctionnement de ce mode d’organisation de la société favorise l’avènement périodique au pouvoir d’Etat, pour en garantir le contrôle par les dominants, des outsiders sans aucune connaissance et expérience dans l’administration publique, sans aucune préparation dans l’activité de gouvernement. D’où un déficit de leadership politique désespérant, des tâtonnements, des défaillances regrettables dans la plupart des mesures administratives, propres à conduire l’immense majorité à la paupérisation et la ruine. 

Toutefois, si le néophyte accepte de se soumettre servilement aux diktats de la classe minoritaire dominante, propriétaire des biens de production, du commerce et de la finance, sa gouvernance est déclarée correcte, et il conduira son mandat constitutionnel jusqu'à terme. Si, au contraire, certains privilèges de la classe en question sont mis en cause au nom et pour la promotion du service public, il en résulte les intimidations, les menaces, voire la destitution au moyen du financement des manifestations de rue et / ou des insurrections armées. Voilà en version ramassée l’essentiel de notre histoire politique des dernières décennies.

A chaque tentative des masses populaires de faire irruption sur la scène politique en vue d’obtenir les transformations nécessaires, les principaux bénéficiaires du statu quo, en l’occurrence l’élite économique, ne manquent jamais d’intervenir de manière à jeter la poudre aux yeux, à reproduire le système pour mieux le perpétuer. Cela, dans l’indifférence totale des autres branches des élites ou pire encore avec leur complicité agissante.

De nos jours, le dossier petro caribe occupe le haut de l’arène politique. Une démarche de reddition des comptes de la nation à l’adresse des autorités étatiques. Un chapitre dans le grand livre de la corruption en Haïti, à en croire un homme politique important haïtien.

A cette occasion, des partis politiques de l’opposition, une frange du secteur économique, des églises catholique et protestante, et même des intellectuels de  notre milieu, ils s’accordent pour exiger la démission du président Jovenel Moise. Plusieurs interrogations sont alors susceptibles d’être soulevées.

D’abord, les malheurs d’Haïti depuis toujours, surtout durant les trente dernières années, relèvent-ils de la seule responsabilité du président actuellement en exercice ? Et qu’avec son éventuel départ prématuré du pouvoir, un nouvel équilibre économique et politique sera automatiquement établi dans le pays ?  

Ensuite, ne s’agit-il pas d’une vaste entreprise de mystification de la part du secteur conservateur destinée à empêcher que les vrais problèmes de notre société ne soient enfin posés ? Est-ce qu’il convient qu’un citoyen conséquent s’inscrive dans une dynamique de changement de personnes au pouvoir tout en conservant le même système d’exploitation et de domination dans le cadre d’un capitalisme aveugle et sauvage désormais dépassé au niveau mondial ?

« Les vertus se perdent dans l’intérêt comme les fleuves dans la mer », disait La Rochefoucauld. Aussi l’élite politique haïtienne renonce-t-elle vraisemblablement à sa véritable vocation et semble « vivre de l’ignorance du peuple ». 

La cupidité aveugle les accapareurs de chez nous, cette pseudo-bourgeoisie,  au point qu’ils ne s’aperçoivent même pas que par leur égoïsme et leur égotisme, ils sont en train de creuser leur propre tombe. Car, comme le disait Abraham Lincoln, « on peut tromper une partie du peuple tout le temps et tout le peuple une partie du temps, mais on ne peut pas tromper tout le peuple tout le temps ». 

Le masque qui cache le régime d’exploitation systématique est condamné à tomber. Tôt ou tard. Les contradictions de notre société arriveront en fin de compte à maturation et, à la faveur de l’action révolutionnaire, les masses haïtiennes opprimées, sous un leadership jeune, dynamique et déterminé, finiront par se redresser la tête et faire « voler les chaines en éclat » en vue d’ériger un ordre social juste et égalitaire au possible.

La position de Jean Jacques Dessalines demeure aujourd’hui d’actualité. L’empereur s’est prononcé contre la velléité des anciens libres d’accaparer toutes les richesses du pays après l’indépendance en s’écriant : « Et les pauvres noirs dont les pères sont en Afrique, n’auront-ils donc rien ? ». Il exigeait donc le partage équitable des ressources alors disponibles entre les citoyens d’un même Etat. Les élites de l’époque avaient fomenté un complot contre lui et ils l’ont assassiné pour donner libre cours à leur ambition d’exclusivité sur les terres. Elles ont pleinement réalisé leur rêve depuis lors à leur entière satisfaction.

C’est là précisément qu’il faut situer la vraie bataille des masses populaires haïtiennes. Lesquelles ne devraient compter que sur elles-mêmes, avec l’appui des éléments progressistes du corps social, pour forcer le secteur accapareur de nos vies à une répartition juste et équitable des richesses dans le pays des héros de Vertières, Dessalines, Christophe et Capois-la-Mort. Sans perdre de vue la nécessité d’une prise de contrôle suivie d’une réorientation de l’appareil d’Etat. 

Jean Abner Charles

Professeur d’Histoire Moderne et Contemporaine 

Email : jeanabnercharles@yahoo.fr

Tél : 3815 3023

 

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