A la frontière de la famine, nos enfants en première ligne…

2,5 millions d’Haïtiens vivent dans une situation d’insécurité alimentaire, aggravée par la décote accélérée de la gourde, l’inflation, la sécheresse favorisée par le phénomène El Niño. Entre situation d’urgence alimentaire et famine, la frontière est mince. En première ligne, nos enfants faméliques dont le sort indiffère des politiques, trop occupés à se battre pour le pouvoir, la protection de chasse gardée…

Publié le 2019-05-16 | Le Nouvelliste

Peau flasque, visage émacié, yeux écarquillés, un nourrisson de quelques mois, en état de malnutrition sévère, mange une ration spéciale. Posé sur les cuisses de sa mère, ce petit être au regard vide est loin d’être le seul enfant tenaillé par la faim à Port-à-Piment, une des communes de la côte Sud d’Haïti, frappée par l’ouragan Matthew il y a trois ans.

Pour noircir un tableau déjà sombre, le journal a appris que le nombre d’enfants faméliques, en situation de malnutrition, a  augmenté en d’autres points du territoire comme à Belle-Anse (Sud-Est), à Anse-Rouge (Artibonite), à Cornillon (Ouest), à La Gonâve (Ouest), dans des communes du haut Plateau central, dans le bas Nord-Ouest, à Martissant  et d’autres quartiers populeux de Port-au-Prince, la capitale,  le siège de la présidence, du Parlement où des sénateurs s’offrent en spectacle et ne se battent que pour leurs privilèges, leur chasse gardée.  

Préoccupations de la CNSA

« Nous nous sommes rendu compte, lors de notre enquête en octobre 2018, qu’il y a des zones où la malnutrition infantile est préoccupante », a confié au journal l’agronome Jean Harmel Cazeau, responsable de la Coordination pour la sécurité alimentaire (CNSA) qui avait révélé que 2,5 millions d’Haïtiens vivaient en situation d’insécurité alimentaire aiguë. La décote de la gourde, plus de 90 gourdes pour 1 dollar, l’inflation, supérieure à 17 %, la sécheresse, favorisée par le phénomène El Niño, des campagnes agricoles durement impactées par la baisse des précipitations ces derniers mois ont dégradé la situation d’insécurité alimentaire, a campé Jean Harmel Cazeau, inquiet.

Si « techniquement » il ne peut pas affirmer que nous nous trouvons dans une situation de famine, Jean Harmel Cazeau insiste sur la nécessité d’agir, parce que selon les projections faites en octobre 2018 pour mars à juin 2019, le pays atteint un pic. La pluie, attendue en avril et en mai, n’est toujours pas au rendez-vous. Les agriculteurs ont fait le pari de planter leurs réserves, a illustré l’agronome Cazeau.  « Nous faisons face à une situation d’urgence sur beaucoup de points. Nous sommes à la quatrième phase de l’insécurité alimentaire. La famine est la cinquième phase. C’est la phase extrême. Nous n'y sommes pas encore arrivés », a expliqué le responsable de la CNSA, prompt à rappeler les recommandations faites pour prendre en charge les problèmes spécifiques de chaque zone.

« La famine est déjà là »

Sans détour, monseigneur Ogé Beauvoir, le responsable de Food For the Poor, l’une des plus importantes organisations non gouvernementales opérant en Haïti, a confié au journal « que la famine est déjà là ». « C’est une triste réalité. La situation est grave. Ces temps-ci, nous recevons beaucoup de requêtes ponctuelles. Je reçois beaucoup de sollicitations de prêtres qui demandent de la nourriture parce que les enfants meurent de faim »,a expliqué monseigneur Ogé Beauvoir. Dans l'île de la Tortue, dans le bas Nord-Ouest, à Cornillon, l’organisation entreprend des actions. La situation de Cornillon est préoccupante. Sur 100 cas, 80 étaient une malnutrition sévère.  Parmi eux, il y avait 13 femmes allaitantes, 10 femmes enceintes et 11 enfants. « Cela nous a fendu le cœur quand un habitant de Cornillon nous a demandé de balancer la nourriture à même le sol », a témoigné le responsable de Food For The Poor qui, à travers 1800 institutions partenaires, des écoles bénéficiaires d’assistance alimentaire, dessert 3 millions de personnes à travers le pays. L’organisation fournit une assistance alimentaire à 800 écoles. Les sollicitations augmentent, a insisté monseigneur Ogé Beauvoir, reconnaissant envers ses partenaires, dont Taïwan pour le don de 560 tonnes métriques de riz. La responsable de programmes et de distribution de Food for The Poor, Gaëlle Déjean, a souligné que des enfants vivant dans des quartiers populeux comme Cité Militaire souffrent de malnutrition.

« J’ai consulté les données. On a effectivement une augmentation des cas de malnutrition sévère chez des enfants au cours des derniers mois », a confié au journal le docteur Jean William Pape de Geskhio qui reçoit des enfants souffrant de malnutrition. « L’augmentation n’est pas énorme mais elle est réelle », a expliqué le Dr Pape. « Quand il y a des problèmes politiques, ce sont les enfants qui subissent davantage. Les parents vivent au jour le jour. Quand tout est bloqué, les parents ne donnent pas la nourriture du jour. Plus l’enfant est chétif et mal nourri, plus il va y avoir une aggravation de sa condition », a constaté le médecin. C’est terrible pour les gens humbles de subir de plein fouet  les conséquences de la dégradation de la situation socioéconomique. « Je trouve que c’est une situation intolérable pour eux. Ils arrivent presque à un point de non-retour. Ils sont coincés de toutes parts. C’est une situation vraiment troublante », s’est inquiété le Dr Jean William Pape des centres Geskhio qui disposent d'un département de traitement ambulatoire pour enfants souffrant de malnutrition.

Au niveau de l’unité de stabilisation nutritionnelle en pédiatrie, à l’HUEH, il n’y a pas vraiment d’augmentation, a confié au journal le responsable de la pédiatrie, le Dr Ronald Éveillard. « Nous intervenons  pratiquement en dernier dans la prise en charge. Ce sont les cas les plus graves que nous recevons pour la stabilisation. Sur les derniers mois, nous oscillons autour de 11 admissions de nouveaux patients par mois », a-t-il révélé, soulignant que dans les unités périphériques, les centres ambulatoires de prise en charge des cas de malnutrition pourront avoir un tableau de l’augmentation au nom des cas. Il a souligné que ces propos reflétaient une période précise. « Nous avons des malnutris un peu plus jeunes, des enfants  qui prennent le sein, a-t-il poursuivi. Soit les mères sont malnutries elles-mêmes, soit elles ne donnent pas le sein. Même si la mère est malnutrie, sa production de lait doit pouvoir nourrir l’enfant »,  a-t-il expliqué.

La malnutrition est « bien présente chez nous », a confié au journal la pédiatre Jessy Colimon, directrice de l’HUEH. Elle a souligné que dans certains cas, la malnutrition aiguë sévère s’accompagne d’autres complications comme la pneumonie, la diarrhée chronique, le VIH et d’autres co-morbidités.

Roberson Alphonse

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