Livre | Victor Benoît | C3 Éditions

Pas de compétitions électorales en Haïti

Durant deux siècles, Haïti n’a pas fait l’expérience de compétitions électorales. On a assisté à de véritables batailles et même de guerres pour le pouvoir. Le professeur Victor Benoît fait ici un cadrage sur les «Batailles électorales et crises politiques en Haïtii» Dans un premier tome paru, cette année à C3 Éditions, il limite son sujet, dans un intervalle donné, pour mieux «mettre en relief le facteur politique principal qui a bloqué et bloque encore la marche d’Haïti vers la modernisation politique, économique et sociale».

Publié le 2019-04-15 | Le Nouvelliste

Claude Bernard Sérant

Le professeur Victor Benoît vient de sortir un livre paru chez C3 Éditions qui cadre avec l’année électorale. Cette année, le vote d’électeurs devra désigner les représentants de leur choix. Par la voix des urnes, sénateurs et députés seront renouvelés respectivement dans les Chambres haute et basse pour accomplir leurs fonctions de législateurs. Les maires et les CASEC vont entrer dans le jeu démocratique pour conforter les collectivités territoriales. Et puis, en 2021, se profile la grande compétition électorale pour élire un président de la République. L’année 2021 frappe déjà à nos portes. Mais la masse des révoltés, des éternels frustrés depuis l’indépendance à nos jours, semblent oublier que le compte à rebours a commencé.

2019, c’est déjà une année de compétition électorale, n’est-ce pas professeur Victor Benoît ? « Je dis bien Batailles électorales et non compétions électorales. » Le titre du livre fait transparaître l’intention de l’auteur : « Batailles électorales et crises politiques en Haïti (1807 – 1957, Tome I).  

La question des élections

Dans tous les médias, à chaud et à froid, au micro, à la télévision, en ligne, à travers les réseaux sociaux, sous la plume des journalistes et de tous autres utilisateurs de média, revient le vocable compétition électorale. Mais pourquoi s’obstine-t-il à écrire bataille ? L’auteur revient à la charge et précise sur un ton professoral : « Une distinction nette et claire est à faire entre ces deux expressions, la compétition qui vient du latin cum petere qui signifie poursuite simultanée par plusieurs personnes d’un même but, d’un même avantage, d’un même résultat. Donc, un exercice normal entre acteurs aspirant au pouvoir politique. C’est le moment par excellence pour les compétiteurs de faire prévaloir leurs idées : idéologie, programme, stratégie ; le tout dans le respect des règles du jeu définies dans la Constitution et/ou dans une loi électorale acceptée par les protagonistes. »

Eh bien, en 2019, nous allons assister à une belle compétition électorale, si le climat politique est au beau fixe. Et puis, chez nous, il y a toujours eu des dispositifs pour permettre aux acteurs d’entrer en compétition. Toute l’histoire d’Haïti est traversée par des processus électoraux qui inscrivent dans notre ADN comment fonctionnent les démocraties; il y a surtout notre grand voisin américain, les pays amis d’Haïti qui nous conseillent, nous encadrent durant toutes les phases électorales. Mais que raconte le professeur Benoît ?

« En Haïti, ce n’est pas le cas : les aspirants au pouvoir se comportent sur la scène politique comme des gladiateurs dans l’arène ; et, généralement, c’est le plus violent, le plus cynique qui est proclamé vainqueur, avec la complicité de personnalités nationales, ou même étrangères ayant des intérêts non avoués à défendre en Haïti. Ainsi, le pays, durant deux siècles, n’a pas fait l’expérience de compétitions électorales dignes de ce nom, mais de véritables batailles et même de guerres pour le pouvoir. »

Il connaît des choses, le professeur Benoît. Il a vécu en première loge ces batailles électorales et crises politiques en Haïti. L’ancien professeur d’économie et de sciences  politiques aux universités en Haïti, docteur Serge Fourcand, qui a préfacé son livre, éveille notre attention quand il écrit : « L’auteur de l’étude Batailles électorales et crises politiques en Haïti a été une des victimes les plus meurtries de ces actes de violence. Il est donc bien placé pour caractériser et dénoncer la violence politique. »

L’intention de l’auteur

Tout compte fait, l’intention de l’auteur est dans le titre de cet ouvrage paru chez C3 Éditions, cette année. Il écrit et précise avec la plus grande clarté un vif désir à la hauteur de ses visées. « Mon ambition, en choisissant d’écrire cet ouvrage ayant pour titre Batailles électorales et crises politique en Haïti, est de mettre en relief le facteur politique principal qui a bloqué et bloque encore la marche d’Haïti vers la modernisation politique, économique et sociale. Mes recherches sur les XIXe et XXe siècles haïtiens me portent à admettre que la mauvaise gouvernance politique exercée à la direction de l’État durant ces deux siècles occupent la première place parmi les facteurs explicatifs du dysfonctionnement de la société haïtienne. Pour étayer cette thèse, je mets en lumière la relation existant entre les batailles électorales et les crises politiques récurrentes ainsi que les types de dirigeants politiques qu’elles ont engendrés. »

Tout son instinct de professeur est dans cette volonté qui lui porte à saisir l’histoire d’Haïti à travers le cadrage électoral et les crises politiques. « Pour la clarté de l’analyse, j’ai dû tirer de mes notes de cours d’histoire d’Haïti, dispensés aux élèves et étudiants, les cas qui me paraissent les plus probants :

1806 – 1807 : conflit entre Christophe et Pétion, à l’occasion du processus de formation de l’Assemblée constituante.

1843 : crises à l’occasion de l’élaboration d’une nouvelle Constitution.

1879 : luttes aigües entre libéraux et nationaux à la suite des élections législatives.

1902 : guerre civile de 1902 entre partisans d’Anténor Firmin et ceux de Nord Alexis à l’occasion des élections législatives et présidentielles.

1956 – 1957 : longue instabilité politique engendrée par un processus électoral aux multiples péripéties.

1987 à 2016 : succession d’élections contestées dans une ambiance de transition politiques, cahotique extrêmement néfaste à la démocratisation du pays.

Ces illustrations, précise-t-il, constituent la matière des deux tomes de cet ouvrage : le1er tome couvrant 151 ans d’histoire, de 1806 à 1957 ; le 2e tome couvrant 30 ans, de 1986 à 2016. »

Batailles électorales et crises politiques en Haïti met en lumière notre système politique et administratif rétrograde, la tendance antinationaliste de notre classe dirigeante. De toute l’histoire d’Haïti, ses dirigeants politiques, qu’ils soient mulâtres ou noirs, ont utilisé toute leur génie pour construire, à côté de la République dominicaine, un État au détriment du peuple haitien. À bien observer, les élites noires ne sont-elles pas favorables à l’émancipation des pauvres noirs qui croupissent dans la boue et la puanteur des bidonvilles? Dans leurs discours aux résonances lyriques, l’élite noire rabat les oreilles du peuple : votez les personnes qui vous ressemblent, votez celles qui connaissent vos souffrances quotidiennes. Ces paroles sont touchantes pour la grande majorité. Évoquer la question de couleur, agiter avec passion dans les débats cette question sensible participent du pouvoir de tromper la vigilance des esprits. Justement, les privilégiés mulâtres et noirs se sont toujours entendus pour garder le pouvoir au profit exclusif de leur clan. Aussi pataugent-ils avec bonheur dans la corruption administrative et financière. Quand le peuple se réveille, ils se mettent d’accord pour pratiquer la violence et mater la population. En résumé, les plus « intelligents », dans le sens haïtien du terme, gagnent immanquablement à tous les coups. Brasseurs d’affaires de haut vol, ils résistent à toutes les vagues et les couleurs politiques pour enfoncer le pays là où il est en 2019. L’idée de départ, depuis l’indépendance, après l’assassinat de Jean-Jacques Dessalines, n’a pas bougé d’une semelle : jouer dans les coulisses pour élire leur président de la République. Au pays du carnaval, la plus grande réjouissance, n'est-ce pas de contrôler l'administration, l’économie, et les finances du pays? 

Que voulez-vous, les habitudes séculaires sont des câbles d’acier. Elles sont construites sur le roc de la République érigé en « kolòn ki bat », vrai réseau de solidarité chez nos coquins de tous bords.

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