Jovenel Moïse, l’an 2

Publié le 2019-02-25 | lenouvelliste.com

 Pierre-Raymond DUMAS

Que s’est-il passé au cours de la deuxième année du mandat de cinq ans du président Jovenel Moïse ? Que se passe-t-il ? A quoi ça sert d’organiser des élections si c’est pour « déchouquer » quelques deux années plus tard les « heureux » gagnants – en particulier le président de la République et les parlementaires ? La question n’est pas seulement discursive. Essayons d’y répondre sans langue de bois, en toute franchise. Dans tous les cas, on a un pays chauffé à blanc, en pleine banqueroute financière, livré à lui-même. Alors, qui incriminer pour ce désastre ? Après deux ans de cette présidence orageuse, la succession ne se fera pas facilement. Le premier choc entre le pouvoir et l’opposition a pris son ampleur à partir du budget 2017 – 2018, largement contesté à cause de ses choix inconsidérés – notamment en faveur du Parlement, dont les crédits ont augmenté démesurément et de la baisse de l’enveloppe du secteur de la santé. C’est dire qu’il convient de se méfier de ce système semi-parlementaire, surtout lorsqu’il nous plonge dans une confusion des pouvoirs. Le baril de poudre va exploser une fois de plus – et de façon spectaculaire - les 6, 7, 8 et 9 juillet 2018 suite à l’annonce de la hausse des prix des produits pétroliers en pleine Coupe mondiale de football. Ce qui entraîna par la suite l’interpellation par la Chambre des députés, puis la démission du Premier ministre Jack Guy Lafontant comme fusible et le retrait de la décision d’augmenter maladroitement les prix des carburants. Remplacé par l’ancien candidat à la présidence Jean-Henry Céant, en dehors d’une véritable ouverture ou d’un accord avec l’opposition, Jack Guy Lafontant allait être suivi par deux proches collaborateurs du président de la République : Wilson Laleau, directeur de cabinet, et Yves Germain Joseph, secrétaire général. Ensuite, le 17 octobre et le 18 novembre 2018, de grandes manifestations ont été organisées dans tout le pays pour demander des comptes sur la gestion calamiteuse du fonds PetroCaribe et la démission du chef de l’État, critiqué pour ses postures bagarreuses et cible depuis de cuisants camouflets. Et depuis le 7 février 2019, c’est la dégringolade politique comme celle de la gourde !

Le péril pour le président Jovenel Moïse, desservi par des cabinets ministériels largement inefficaces et inertes, serait-il si pressant ? C’est vrai que le chassé-croisé de l’opposition radicale, des déficiences de la police et des activistes du secteur privé rend la situation encore plus compliquée. C’est encore plus dangereux si les deux têtes de l’exécutif, embarquées en ordre dispersé dans les soubresauts de la lutte pour le pouvoir, n’ont pas le même agenda. Si la cohabitation ne marche pas toujours, inutile de se formaliser. C’est que les Haïtiens, de plus en plus soumis aux crises répétées, observent avec stupéfaction et avec désolation ce qui se passe actuellement : l’après-Jovenel Moïse a déjà commencé autour de sa succession entre les adeptes du « dechoukay électoral » et l’hypothétique retour au pouvoir de Michel Joseph Martelly. Dans quelles conditions ? Tout est là, ou presque. Avant tout, c’est Michel Joseph Martelly que l’opposition – toutes tendances confondues – combat avec acharnement. Obsessionnellement. Or, la communauté internationale ne peut non plus laisser pourrir la situation, car les forces en lutte sont presque irréconciliables ! À qui profitera un départ anticipé du président Jovenel Moïse ? Une énigme déconcertante avec son cortège de malheurs et d’incertitudes. Et même plus que ça. Encore. Tout ça pour tant de calamités … Sacré gâchis !

Quels enseignements tirer de ces constats, de cette deuxième année et du début de la troisième année d’un mandat présidentiel si miné, si déchiqueté ?

Il y en a au moins trois

Premièrement, pour n’avoir pas dès le départ ouvert ses bras à l’opposition, le président Jovenel Moïse, élu à un faible taux, lent à se décider et pris en sandwich entre le Parlement on ne peut plus stigmatisé et l’ex-président Michel Martelly chahuté tout au long de son tumultueux mandat, n’a pas su aussi élargir sa base sociale et neutraliser ou isoler les courants radicaux ou « putschistes », dont le monde politique, avec ses mauvais perdants et le secteur des affaires attaché aux commandes et contrats publics, est peuplé. On voit mal comment le président Jovenel Moïse, mal à l’aise avec les jeux de pouvoir et les facteurs de crise, va se sortir de ce « panier à crabes ». Les mêmes causes entraînant les mêmes effets, les gouvernements passés, à commencer par le président Jean-Bertrand Aristide, subit, en 1994 et en 2004, un sort tragique. Encore une fois, l’analyste ou le fin observateur cale devant l’action malfaisante des « protagonistes du chaos ».

Deuxièmement, pour faire avancer certains dossiers (électricité 24/24, accès au crédit pour les agriculteurs moyens, lutte contre la vie chère et l’insécurité, stabilité politique, etc.), il faut trouver des accords avec les acteurs et secteurs concernés dans ce pays à souveraineté limitée. Cela mène à une reconfiguration de l’échiquier politique. Cela se fait avec un esprit de dialogue et d’ouverture constant, sans arrogance ni amateurisme, sans marronnage ni manœuvres dilatoires. Ce mode de gestion du pouvoir est sans doute difficile en Haïti, mais il aura la vertu de construire un pays apaisé, une démocratie participative véritable. Il n’y a pas de doute. Le contraire relève de l’aventurisme et des catastrophes annoncées. Cela demande de faire appel à un personnel et un « coaching » qui ne font pas partie exclusivement de la chapelle présidentielle.

Troisièment, et c’est le seul élément ou atout irréductible, le grand changement de l’après-1986, c’est qu’on ne peut plus faire de la politique, procéder à des réformes profondes sans le plus grand nombre, sans une majorité de partisans. Oui, dominée en partie par les « maîtres chanteurs » de la presse et les forces d’argent sale, la scène politique nationale semble se réduire à deux terrains de combat incontournables : la rue et l’opinion ou la communication. Le dossier toxique et explosif du procès (virtuel) PetroCaribe illustre à merveille mon raisonnement. Car il faut bien s’entendre, il y a là matière à élucider, à clarifier pour combattre la corruption et ses méfaits désastreux. Les corrompus se retrouvent dans tous les camps. Il faut tracer des exemples, crient à raison les PetroChallengers. Ce type de batailles ne relève pas uniquement de la popularité ou des puissances d’argent, mais aussi du discernement et du savoir-faire. Il est vrai que les Haïtiens en ont vu d’autres.



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