Nul chemin dans la peau que saignante étreinte » de Jean D’Amérique

Publié le 2019-01-24 | lenouvelliste.com

Dans une approche sémiotique de la langue et de l’esthétique des signes, la réception d’une œuvre passe par un ensemble de codes permettant ou facilitant l’interprétation de la dimension iconique. Entre le signifiant - qui se présente à nous par le visuel, la forme, l’odeur entre autres -, et le signifié -qui se focalise sur ce qu’on comprend du signe, la représentation -, comme le souligne le père de la linguistique moderne Ferdinand de Saussure, il y a un lien. Un signe est quelque chose qui renvoie à autre chose que lui-même.

Partant de cette mise en contexte, « Nul chemin dans la peau que saignante étreinte », l’extraordinaire titre du dernier recueil de poèmes en date de Jean D’Amérique prend tout son sens, en tant que système de signes, dans un environnement typique. Celui de la sensibilité, de la douleur, des décombres et des ruines d’une ville « d’heures difficiles ».

À une ville dont la blessure est sienne, le poète dresse, malgré la triste réalité décrite, une esquisse féconde par la beauté de son style. L’ordre des mots saisit l'aspect matériel du signe (l’image acoustique) et renvoie à l’aspect conceptuel du signe : le sens.

« les rues

sont anonymes

à force de crimes ambulants

tour de flammes dans le dos, ma ville se gave de canons frais, chante la vie affaissée contre la page, elle voit tomber des humains comme elle voit chuter la pisse »

Le recueil n’est pas long, mais son articulation est intense. Il parle de l’instabilité, de l’indifférence et de la torpeur du monde. L’affection et la philosophie du poète sont prises par tant de malheurs, de violence et de solitude qui côtoient l’espoir « entre les rêves du soleil et les incertitudes du crépuscule».

« rive d’espoirs charcutés

nous traversons une époque

qui s’écrit

en bouquet d’herbes folles

obscures saisons

saluant le déclin de nos rétines »

 Tout nous fait signe.

Le vide. La ville. Les obscures saisons. Le silence. Les cailloux. Les parenthèses. Les enfants mourants de faim. Le monde violent. Les arcs-en-ciel. Les nuages. Les  rêves. La folie. Les cadavres. La vie et les mots. En lieu et intervalle de distance, le poète poursuit son chemin dans le tourment du cœur qui saigne, la soif de la beauté est saluée dans «chaque peau comme un rêve d’incandescence à l’horizon », la plaie s’ouvre et se cicatrise à mesure que celui-ci avance. 

Le dernier poème du recueil est dédié « à mes tantes qui passent leur vie à chercher du travail ». Ce texte poignant est un silence souverain qui prend chair dans une construction grammaticale et syntaxique meurtrie.

« Ce qu’on regarde au fond de ce grand bâtiment aux dentelles barbelées, immense édifice de silence humain où sont attachés des vigiles serrés sur la gâchette, ce qu’on regarde se démêler dans la marche sauvage des machines, ces corps qui se confondent au mouvement invariable des pédales, ce n’est pas un clin d’oeil à la transe, mais l’usine qui se régale. »

Né en 1994, Jean d’Amérique vit à Port-au-Prince. Pour ce recueil, il a reçu le prix de la Vocation, remis par la fondation Marcel- Bleustein-Blanchet qui récompense chaque année un jeune poète de moins de 30 ans.

Si la poésie est partout, on ne peut pas en dire autant pour les poètes. Mais ce jeune remarquable écrivain et slameur, mention spéciale du prix René Philoctète 2015 pour son recueil de poèmes « Petite fleur du ghetto » continue de faire son petit bonhomme de chemin. Il poursuit sa longue aventure avec l’ivresse de l’écriture.



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