Jovenel Moïse face au dilemme des contrats et au poids des situations de rente : l’achat des équipements

Cette transition qui n’en finit pas

Publié le 2018-12-27 | Le Nouvelliste

Par Pierre-Raymond DUMAS

Élu sur un positionnement centriste, le chef de l‘État s’approche avec peine de la fin de la seconde année de son mandat. En accédant au pouvoir dans des conditions presque surréalistes, le président Jovenel Moïse, avait, parmi ses promesses, émis la volonté de corriger ce qui devait être corrigé pour protéger les intérêts de la République envers et contre tous. Ce qui implique de s’attaquer aux sujets difficiles comme l’acquisition d’équipements, l’achat des carburants, la réforme du secteur de l’énergie, le dossier de réhabilitation de l’aéroport ou celui de l’Office national d’identification (ONI) pas seulement pour se détacher de son image d’intrus ou de nouveau venu dans « la République de Pétion » réputée pour ses vices incroyables et ses traquenards jamais en manque de cruelle inspiration. Revisiter les contrats passés entre l’État haïtien et certaines firmes prestataires de service en était une, et non des moindres, malgré les nombreuses contraintes d’ordre politico-économique qui se présentent et qui donnent un caractère dangereux, périlleux même, à cette promesse empreinte de patriotisme authentique et d’abnégation. C’est un point sur lequel il n’a jamais varié, quoi qu’il ait pu lui en coûter jusqu’ici. En menant une lutte acharnée contre la surfacturation et ses diverses aspérités, en engageant pour de bon la modernisation du secteur de l’énergie, en prenant à son compte de réaliser un plan ambitieux pour connecter l’ensemble du territoire avec des routes de bonne qualité (en témoignent la construction de la route principale de Camp-Perrin en béton armé, la route de Kankòk/Vodrèy, la route de Labadie, la construction de la route Kafou-Jòf-Port-de-Paix-Anse-à-Foleur qui devra aider à désenclaver le département du Nord-Ouest) avec nos fonds propres et à coûts maîtrisés, en dénonçant et en exigeant la renégociation de certains contrats, il a fait croisade bien avant. Plus question de se contenter de grands projets montés à un train de sénateur (la construction de la route (# 7) Cayes-Jérémie dont le contrat a été signé en avril 2009 est un exemple affligeant) et de tendre la sébile à l’étranger qui nous impose à satiété des conditionnalités labyrinthiques pour procéder à des décaissements (hypothétiques bien souvent).

Tel un coureur de fond, il s’est déplacé partout à travers le pays pour alerter, dénoncer, proposer, conscientiser. C’est aussi le cas des ports et des douanes, bradés, accaparés et siphonnés par une minorité « avide et vorace », comme l’aurait admis le pape François. Mais en avançant sur cette voie, le chef de l’État, connu pour sa foi en l’avenir du pays, a plongé dans un grand tourment ceux qui vivent grassement aux dépens du Trésor public et qui enfoncent le pays dans la crise perpétuelle et dans la misère la plus abjecte. En toute franchise, il faut dénoncer et combattre tous les handicaps qui étouffent le pays.

En 2017, le décaissement de 123.372.025.00 millions de dollars pour l’acquisition de près de 500 unités d’équipements lourds constituait une réponse cinglante au dépeçage chronique d’un État dont la déflation accélérée et provoquée de la monnaie affecte grièvement le pouvoir d’achat des familles. Les compagnies Auto Plaza S.A, HAYTRAC (Haytian Tractor & Equipment Co. S.A.) et Automeca (Auto et Mécanique S.A.) sont les fournisseurs de ce qui sont les premiers gros contrats de l'ère Moïse, comme on l’a dit dans la presse. La société Auto Plaza S.A. du Dr Réginald Boulos a le plus important montant des trois contrats, soit 53.690.275.00 dollars américains pour la fourniture de 295 unités d’équipements. La société Haytian Tractor, pour un montant de 41,046,750.00 de dollars américains, fournira 95 unités d’équipements de travaux publics. La société Auto et Mécanique S.A., pour un montant de 28,635,000.00 dollars américains, fournira 100 unités d’équipements de travaux publics. Comme on ne peut pas tout faire tout de suite, on peut commencer par des actions sensées et rapides comme celles-ci.

Le paiement de cette commande imposante d’engins de chantier devrait s’effectuer sur 48 mois et tous les équipements livrés dans un peu plus de 10 mois. Ces contrats ont été approuvés tant par la Commission nationale des marchés publics (CNMP) que par la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (CSC/CA). L’État a contacté tous les fournisseurs de la place pour s’assurer d’avoir obtenu les meilleurs prix dans « ce montage financier innovant » appuyé par un chef d’État volontariste. Il y a, c’est vrai, beaucoup de procédures nouvelles. Bien ficelés, ces trois contrats sont payables en gourdes haïtiennes au taux fixé par la Banque de la République d’Haïti (BRH). Après analyse de ces trois contrats, la CSC/CA n’y a relevé aucune irrégularité. Par conséquent, ils ont reçu un « avis favorable » le 8 septembre 2017. Selon Jovenel Moïse, l’appel d’offres restreint remporté par trois concessionnaires haïtiens pour l’achat de ces équipements ne saurait être international parce que, a-t-il soutenu, l’argent provient d’un prêt de 2% l’an consenti par les banques haïtiennes (SOGEBANK, UNIBANK, BNC ainsi que l’Office national d’assurance-vieillesse (ONA), les bénéficiaires doivent être des entreprises locales. Pour lui, les conditions de l’achat de ces équipements sont intéressantes dans la mesure où ils ont une garantie et sur leur réparation et sur leur entretien. Surtout qu’il s’agit d’équipements lourds. Lorsque les deux secteurs coopèrent, ils sont capables de grandes choses. Mais la logistique ne suffit pas. Il faut aujourd’hui faire plus, et surtout aller plus vite.

Allons plus loin en posant certaines questions. Pourquoi un appel d’offres restreint alors que le montant s’élève à 123 millions de dollars ? « Parce qu’il n’y a pas beaucoup de concessionnaires d’engins lourds dans le pays. Il n’y en a pas plus de trois ou quatre », avait expliqué le président de la République. À quel usage ? Ce n’est pas une question banale. Comment justifier les raisons de la distribution géographique et institutionnelle de ce matériel ? L’important est d’accompagner les efforts des autorités de base. La priorité dans l’affectation des équipements est donnée aux ministères des TPCT, de l’Agriculture, de l’Environnement et de la Défense. Ce sont ces ministères qui vont en priorité utiliser ces équipements mais certains seront en utilisation au niveau de l’armée parce que les professionnels de l’armée seront en première ligne en ce qui a trait aux urgences climatiques. Certains d’entre eux sont des professionnels du génie militaire qui aideront au désenclavement de zones frappées par des catastrophes naturelles. Il y a dix directions départementales des Travaux publics, dix directions départementales de l’Environnement et dix directions de l’Agriculture. Malheureusement, le dernier gros achat d’équipements pour ces directions date de 1984. Il y a là une opportunité véritable à saisir. À commencer par la force des choses, contrairement au modèle de René Préval mis sur pied à travers le Centre national des équipements (CNE), d’en finir avec la concentration au détriment de la décentralisation et du ministère de tutelle. La décentralisation constitue, pour Jovenel Moïse, un moyen d’accélération du désenclavement des provinces et des régions reculées. Plus de 30 ans depuis que ces directions départementales n’ont pas d’équipements », précisait le président qui prit à titre d’exemple la direction départementale des Travaux publics du Nord-Ouest. Sur les 32 engins lourds dont disposait cette région, aujourd’hui 25 d’entre eux sont des carcasses, quatre sont hors service, deux sont en panne. Sur les 32 engins, il n’y a qu’un seul qui est en fonction. L’achat des 123 millions de dollars d’équipements a été fait spécialement pour les directions départementales des TPTC et a servi à doter les mairies des grandes villes d’engins lourds ainsi que le Service métropolitain de collecte des résidus solides (SMCRS) devenu en 2017 Service national de gestion des résidus solides (SNGRS) de matériel comme des camions compressifs ou camions à ordures lui permettant de mieux nettoyer les grandes villes. On a relayé dans toutes les rédactions la distribution aux mairies d’une cinquantaine de camions compressifs ou camions à ordures qui a débuté progressivement le 2 août 2018 lors d’une cérémonie organisée au Champ de Mars en présence du président Jovenel Moïse, des maires, des ministres de l’Intérieur et des TPTC, entre autres.

La réalisation de travaux en régie avec des équipements de l’État va permettre de gagner du temps et faire de l’économie. Cette décision appelée à réduire drastiquement les coûts des dépenses publiques liées à la construction des ouvrages publics se heurtera naturellement à des intérêts de particuliers hyperpuissants qui ont cru qu’en relançant la machine de la déstabilisation, qu’ils pouvaient contraindre le président à faire marche arrière. L’analyse du coût croisé des intrants, l’asphalte par exemple, devrait permettre d’autres corrections et ajustements dans l’intérêt de l’État. C’est pour cette raison que la construction de l’usine d’asphalte à l’Acul de Gros-Morne a été entreprise afin d’alimenter en asphalte et autres intrants la construction des routes dans le grand Nord. Dans le cadre de la Caravane du changement qui est un programme cher au président de la République, la construction d’infrastructures routières, dans les dix départements géographiques du pays grâce à ce matériel acheté à crédit, payables sur une période de 48 mois, devait permettre de réduire les distances et éliminer cet isolement dont les citoyens de l’arrière-pays sont victimes. Toutefois, le président de la République a franchi une étape décisive en introduisant les prix de référence pour les travaux, en dénonçant certains contrats qui incluaient des rentes importantes pour le secteur privé et des suspicions de complicité avec des fonctionnaires de l’État. Les mesures gouvernementales ont surtout visé le coût des intrants et la surfacturation érigée chez nous en pratique « normale » de passation des marchés publics. Cette décision du gouvernement de la République n’avait nullement pour finalité d’affecter la compétitivité des entreprises de construction, mais d’assurer une gestion rationnelle des dépenses publiques et une réorientation du partenariat public-privé dans une dynamique gagnant-gagnant. Cela doit faciliter aussi, l’innovation, la créativité, la mise en place d’un climat propice à la concurrence en libérant les potentialités du développement, selon le chef de l’État. Il faut que les Haïtiens aient, à l’heure de la mobilisation des PetroChallengers, le sentiment que la corruption est un poison, et non pas quelque chose d’acceptable.

Les habitudes, surtout les mauvaises, ont la vie dure. Le bras de fer tous azimuts, qui découla de ces mesures qui marquent une rupture avec les pratiques d’antan, résument parfaitement les rapports distordus qu’entretenaient les firmes avec l’État, comme en témoignent les progrès lents et difficiles au niveau de la réforme du secteur de l'énergie revendiquée par les institutions financières internationales dont la Banque mondiale et la Banque interaméricaine de développement depuis les années 90. Il suffit de regarder la polémique soulevée par le projet de l’Administration Jovenel Moïse de rendre disponible l’électricité 24 heures sur 24 dans les dix départements du pays pour s’en rendre compte. Basé sur la libéralisation du marché, un projet de modernisation fondamental pour la relance de l’économie nationale puisqu’il devait servir de base à l’amélioration du cadre des affaires en vue d’attirer les investissements étrangers nécessaires au développement du pays qui ne parvient pas depuis toujours à réussir à se réformer radicalement pour le plus grand bien du plus grand nombre.

Pierre-Raymond DUMAS pierreraymonddumas@gmail.com Auteur

Réagir à cet article

Nous avons remarqué que vous utilisez un bloqueur de publicité.

Notre contenu vous est présenté gratuitement à cause de nos annonceurs. Pour continuer à profiter de notre contenu, désactivez votre bloqueur de publicité.

C'est éteint maintenant Comment désactiver mon bloqueur de publicité?

How to disable your ad blocker for our site:

Adblock / Adblock Plus
  • Click on the AdBlock / AdBlock Plus icon on the top right of your browser.
  • Click “Don’t run on pages on this domain.” OR “Enabled on this site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
Firefox Tracking Prevention
  • If you are Private Browsing in Firefox, "Tracking Protection" may casue the adblock notice to show. It can be temporarily disabled by clicking the "shield" icon in the address bar.
  • Close this help box and click "It's off now".
Ghostery
  • Click the Ghostery icon on your browser.
  • In Ghostery versions < 6.0 click “Whitelist site.” in version 6.0 click “Trust site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
uBlock / uBlock Origin
  • Click the uBlock / uBlock Origin icon on your browser.
  • Click the “power” button in the menu that appears to whitelist the current website
  • Close this help box and click "It's off now".