Le pacte migratoire de l’ONU déclenche une vague d'anti-haïtianisme en République dominicaine

Le «pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières» est un document de l'ONU qui doit être adopté par les États membres lors d'une conférence à Marrakech les 10 et 11 décembre prochains. Le document, ardemment débattu dans moult pays, prévoit dix ambitions communes suivies de 23 objectifs déclinés en autant d'engagements, qui passent par près de 200 mesures.

Publié le 2018-12-06 | Le Nouvelliste

National -

La République dominicaine a annoncé mardi qu'elle ne signerait pas ce pacte mondial pour la migration des Nations unies, et qu’aucun membre du gouvernement dominicain n'assisterait à la conférence internationale au Maroc au cours de laquelle ledit pacte sera approuvé et adopté. Ce faisant, la République voisine rejoint la position des pays tels que les États-Unis, Israël, Autriche ou Hongrie. La nouvelle a été annoncée au cours d’une conférence de presse, largement relayée par les médias dominicains, tenue par le conseiller juridique du pouvoir exécutif, Flavio Darío Espinal.

La position de l’exécutif dominicain vis-à-vis de ce texte onusien, d’une quarantaine de pages, interpelle dans la mesure où 88,5% de la population étrangère résidant sur le sol dominicain est née en Haïti. Ainsi, différents secteurs de la vie nationale en République dominicaine sont montés au créneau pour dénoncer ce pacte, estimant que leur pays n'a pas la possibilité économique d'accueillir davantage d'immigrés en raison de la forte présence d'Haïtiens sur le sol dominicain.

Mardi, un parti politique de l'opposition, le Parti réformiste social chrétien, a assimilé la signature du pacte migratoire à une fusion en un seul pays, la République dominicaine et Haïti, et a noté que la migration haïtienne « était devenue une menace sérieuse pour la souveraineté nationale » de son pays. La classe politique dans toutes ses composantes, y compris la quasi-totalité de l'opposition, des chefs d'entreprise et des législateurs du parti au pouvoir, le Parti de la libération dominicaine (PLD), ont demandé au gouvernement dominicain de ne pas signer l'accord, arguant qu'il violait la souveraineté nationale. En annonçant la décision du président dominicain, Danilo Medina, Espinal a ainsi déclaré que le pacte avait « des dispositions contraires à l'intérêt national » de son pays.

Cependant, rendu public depuis juillet 2018, ce projet d’entente entre les pays membres de l’ONU sur la question des migrations n’aura aucune portée contraignante. Le texte propose une lecture positive des migrations, qui permettent un enrichissement mutuel des pays et des populations. Prenant acte des migrations comme conséquence de la mondialisation, le pacte cherche surtout à les encadrer, et à leur permettre de se faire de manière apaisée.

Ainsi, le troisième principe directeur, après la «priorité à la dimension humaine» et la «coopération internationale», concerne la «souveraineté nationale» : «Le pacte mondial réaffirme le droit souverain des États de définir leurs politiques migratoires nationales et leur droit de gérer les migrations relevant de leur compétence, dans le respect du droit international.» Il s’agit par exemple de doter tous les migrants de documents d’identité pour faciliter leur contrôle et la gestion des administrations et des frontières.

Ce texte est l’aboutissement d’un processus ouvert par la Déclaration de New York pour les réfugiés et les migrants du 19 décembre 2016, votée à l’unanimité par l’Assemblée générale des Nations unies. Elle prévoyait l’adoption de deux pactes mondiaux en 2018 : l’un pour les réfugiés (en cours d’établissement), l’autre pour les migrations en général. Par définition, une étudiante internationale ou un travailleur étranger sont des migrants. Selon l’OIM, en 2018, il y a 25 millions de réfugiés et 258 millions de migrants dans le monde.

Au-delà des préoccupations nationalistes et souverainistes, la méfiance suscitée par ce texte chez nos voisins dominicains est surtout d’ordre économique. Pour le conseiller juridique Espinal, la République dominicaine subit des pressions et des difficultés en matière migratoire qui découlent de la situation pratiquement unique dans le monde avec une île partagée entre deux pays présentant des déséquilibres économiques, sociaux et environnementaux.

Le quotidien Listin Diario a, dans un premier temps, entrepris de féliciter et d’appuyer la décision prise par le président Medina avant de soutenir et défendre « le droit inaliénable de chaque pays de contrôler de manière souveraine et indépendante l’entrée ou la sortie de son territoire, toujours en mettant en avant les intérêts sacrés de la patrie, la coexistence pacifique et la liberté de ses citoyens ». Une autre publication déduit qu’avec le parti pris anti-haïtien qui représente un pourcentage important de la population dominicaine, […], la signature de cet accord impliquerait non seulement la perte de la souveraineté nationale, mais également la légalisation de l'immigration de ressortissants haïtiens sur le territoire dominicain.

Par ailleurs, le texte invite les signataires à «promouvoir le respect mutuel des cultures, des traditions et des coutumes entre les communautés d’accueil et les migrants». Réciproquement, il est question pour les États de garantir l’accès aux droits sociaux des populations immigrées, ou de leur permettre d’accéder au marché du travail. ». L’intégration des communautés étrangères est valorisée puisque «des migrants pleinement intégrés contribuent davantage à la prospérité».

Ce dernier postulat est étiqueté de faux par le journal financier et économique El Dinero considérant la caravane de migrants, principalement des Honduriens, qui envisagent d'entrer aux États-Unis de manière insécurisée, désordonnée et irrégulière, comme étant un contre-exemple de ce que propose le pacte des Nations unies.

« Les Centraméricains fuient la pauvreté, les gangs, la misère et la violence qui règnent dans leurs pays ; ils ne sont pas des entrepreneurs et ne transportent ni connaissances, ni argent dans leurs poches. Il en est de même pour les Haïtiens, généralement illégaux, qui se rendent sur le sol dominicain: ils fuient la dévastation d'Haïti, le manque d'emploi, le manque d'eau et de nourriture, la corruption du gouvernement, entre autres catastrophes. Ils n'apportent ni or, ni rien de valeur, à l'exception de leur force de travail », soutient le média dominicain.

Toutefois, le pacte n’appelle pas à l’installation permanente des migrants dans les sociétés d’accueil. S’il prône la facilitation des transferts - financiers ou de savoir-faire - des migrants vers leur pays d’origine, il consacre aussi l’importance de permettre le développement des pays de départ des flux migratoires. Tout en proposant aux signataires, à terme et dans le respect des droits de l’homme, d’organiser la réinstallation des migrants dans ces pays.

Entre autres, le pacte cherche aussi à améliorer l’anticipation et la prédictibilité des flux migratoires, notamment liés aux changements climatiques. Ou encore à lutter contre les migrations illégales et les réseaux de passeurs. Enfin, l’ONU est invitée à observer la bonne application par les États membres de ces recommandations et de ces mesures. Mais elle ne dispose pas de réels pouvoirs de sanction.

Sources combinées

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