Traite de personnes, les trafiquants ont le champ libre à la frontière

Haïti a promulgué en juin 2014 la loi sur la lutte contre la traite des personnes. Un comité national pour combattre ce mal a été aussi créé. De quoi aider à mettre les projecteurs sur le phénomène, sans pourtant décourager les trafiquants qui continuent d’opérer sans trop d’inquiétude dans les zones frontalières où l’Etat haïtien est quasi absent.

Publié le 2018-12-06 | Le Nouvelliste

National -

Boc-Banic est une section de Thomassique, l’une des communes frontalières du département du Centre. L’État y est présent à travers un centre de santé et une école nationale. La construction d’un sous-commissariat est terminée depuis un an, mais les policiers manquent toujours à l’appel. Boc-Banic n’a ni aéroport, ni gare routière, mais c’est là que des dizaines de compatriotes, surtout des jeunes des deux sexes et des mineurs prennent rendez-vous tous les lundis et parfois les vendredis pour se rendre en République dominicaine. Les va-et-vient des motocyclettes dans la section ce lundi de juin y créent l’ambiance d’une fête patronale. C’est pourtant des candidats au voyage clandestin en République dominicaine. Au fur et à mesure que les minutes passent, le nombre augmente. « Non, je n’ai pas de documents légaux pour traverser la frontière, confie Wandes, une jeune femme dans la vingtaine, sous les regards méfiants des autres voyageurs qui ne veulent piper mot. J’ai payé 2 500 pesos à celui qui organise le voyage. »

« C’est ce spectacle que nous observons ici tous les lundis après-midi, raconte le pasteur Jean Elie, notable de Boc-Banic. Ils sont parfois jusqu’à 200 à prendre rendez-vous ici pour se rendre en République dominicaine ». Si du côté haïtien la frontière est libre, du côté dominicain, il y a des soldats qui montent la garde. « Il faut les documents légaux pour aller en République dominicaine », informe le pasteur Jean Elie. Dans le cas des illégaux haïtiens, ils prennent des routes clandestines avec le risque de se faire attaquer par des malfrats.

S’agit-il de traite de personnes ?

Le juge de paix suppléant de Thomassique, Scott Stéphane Jr, accepte qu’il n’y ait aucun contrôle sur les voyages hebdomadaires qui se font en République dominicaine à partir de Boc-Banic. « Ce sont des voyages irréguliers », commente-t-il. S’agit-il de traite de personnes ? « Oui, pour moi c’est de la traite », répond l’homme de loi. Car, ajoute-t-il, ces voyages répondent à toutes les définitions de la traite. En plus, personne ne sait ce que deviennent les voyageurs une fois qu’ils laissent le sol haïtien. « C’est sûr qu’ils sont exploités », croit le juge.

Pour le responsable de la Brigade de la protection des mineurs à Hinche, Wesner Appolon, il s’agit effectivement de voyages irréguliers, mais pas nécessairement de la traite. « Ces voyages sont organisés par un réseau impliquant des Haïtiens et des Dominicains, informe l’inspecteur de police. Une fois que les voyageurs traversent la frontière, des véhicules viennent les récupérer. » Wesner Appolon ne nie pas que certains de nos compatriotes peuvent être victimes de la traite dans ce genre de voyage. « Au moment d’embarquer les gens pour les emmener à destination, un tri est fait, poursuit-il. C’est à ce moment que les trafiquants peuvent choisir les personnes qui les intéressent. »

Jean-René Michel, qui occupait le poste de commissaire du gouvernement de Hinche au moment de notre visite à Boc-Banic, disait être au courant que des gens de tout âge se rassemblent à Hinche tous les lundis pour se rendre en république voisine. « Je ne sais pas pourquoi le choix de ce jour », disait-il, refusant d’assimiler ces voyages irréguliers à la traite de personnes.

Boc-Banic, cette section d’environ 16 000 habitants, presque privée de tout, est, d’après Ely Thélot, président du Comité national de lutte contre la traite de personnes (CNLTP), une zone réputée pour tout type de trafic, dont trafic de personnes. « Les réseaux de trafiquants ont la vie facile là-bas, car ils ne rencontrent aucun obstacle sur leur chemin », déclare-t-il pour montrer la gravité de la situation. Ely Thélot dit ne pas disposer de chiffre, mais il existe, d’après lui, beaucoup de témoignages montrant que le trafic de personnes est un problème sérieux à Boc-Banic. « Il y a des réseaux qui, avec la complicité de passeurs dominicains, contrôlent la zone », informe-t-il avec une pointe d’impuissance.

Qu’en est-il des voyages organisés une ou deux fois par semaine à partir de Boc-Banic pour la République dominicaine ? Pour Ely Thélot, il s’agit à la fois du trafic de personnes et de voyages irréguliers. « Il y a une forte demande de mineurs pour travailler comme domestiques ou dans les champs en République dominicaine, souligne Thélot. Ces voyages sont une bonne occasion pour recruter ces travailleurs. »

Que deviennent les victimes de la traite ?

Si Haïti reste un pays où la traite de personnes est en vogue, nul ne peut dire avec précision combien de gens – adultes ou mineurs – en sont victimes sur une période donnée. Les 138 points non officiels repérés à la frontière contre trois points officiels rendent ce travail encore plus difficile. Personne ne sait non plus ce que deviennent les victimes. Une responsable du Groupe d’appui aux réfugiés et aux rapatriés (GARR), interrogée sous le couvert de l’anonymat, par peur de représailles des réseaux de trafiquants qui sont puissants et dangereux, admet que beaucoup de mineurs haïtiens traversent la frontière pour se rendre en République dominicaine à la recherche d’une vie meilleure. Elle ignore ce que ces enfants deviennent une fois qu’ils franchissent la frontière, surtout que certaines refusent de témoigner lorsqu’ils reviennent en Haïti. « C’est difficile pour une enfant de dire qu’elle a été dans un réseau de prostitution par honte ou par peur de stigmatisation, par peur qu’elle soit mise à l’écart par ses parents et sa communauté, juge notre source. C’est plus facile pour elles de nous dire qu’elles ont travaillé dans l’agriculture ou comme domestique. » Notre source pense, cependant, que plus de 30% des mineures qui traversent la frontière sont enrôlées dans des réseaux de prostitution.

Johnny Bido travaillant pour l'ONG Misión Internacional de Justicia (IJM), une ONG internationale, à Santo Domingo, ne peut pas non plus présenter de statistiques sur le trafic des Haïtiens, dont des mineurs, en République dominicaine. Bido reconnaît cependant que les enfants haïtiens se font exploités en République dominicaine. « Dans mon travail, j'ai vu comment les enfants sont exploités, raconte-t-il. On peut voir des enfants d'à peine dix ans travailler dans les champs. On les voit aussi travailler comme cireurs de chaussures. Il y a aussi des enfants qui quémandent sur les autoroutes. On les y emmène le matin et on les récupère dans l'après-midi. »

Pour Johnny Bido, les travaux que réalisent les enfants haïtiens en République dominicaine relèvent tout simplement de « l'esclavage moderne ».

Le président de la CNLTP admet lui aussi que produire des données sur la traite des personnes en Haïti est très difficile. « Au niveau du comité, nous n’avons pas les moyens d’enquêter, avoue-t-il. Pourtant, c’est ledit comité installé en décembre 2015 qui a la mission de combattre la traite de personnes à travers le pays. Si la création du CNLTP avait donné l’espoir d’une vraie implication de l’État dans la lutte contre la traite de personnes, trois ans après, nous sommes comme à la case départ. « Le comité est en dysfonctionnement », affirme Ely Thélot, ajoutant que le comité n’a ni local, ni budget de fonctionnement. Dans de telles conditions, que peut-on attendre de la lutte contre la traite des personnes ?

Une seule condamnation en quatre ans

Depuis juin 2014, la traite des personnes est considérée comme un crime en Haïti en vertu de la loi sur la traite des personnes promulguée dans le journal officiel Le Moniteur. Quatre ans après, où en sommes-nous ? Une seule personne a été jugée et condamnée pour traite de personnes à travers tout le pays. Cette information nous a été révélée par Me Jean-René Michel avant d'être viré de son poste de commissaire du gouvernement de Hinche. « Le verdict a été prononcé en 2016 à Hinche », a-t-il encore confirmé.

S’il y a si peu de condamnations pour traite de personnes, ce n’est ni les cas, ni les arrestations qui manquent. « Plusieurs arrestations ont eu lieu, mais les accusés ont été relâchés parce que les juges au niveau du Plateau central ne sont pas habitués à cette question de traite de personnes », affirme Wesner Apollon évoquant la nécessité de la participation de tous les secteurs dans la lutte contre la traite de personnes.

Pour le président du Comité national de lutte contre la traite des personnes, Ely Thélot, il faut une campagne de vulgarisation de la loi sur la lutte contre la traite des personnes. Les membres de l’appareil judiciaire, croit-il, doivent être formés sur cette nouvelle loi. Ce travail fait partie des attributions du Comité national de lutte contre la traite des personnes. M. Thélot invite les autorités concernées à rendre le comité fonctionnel et lui fournir les moyens pour combattre ce mal dont sont victimes les pauvres de la société haïtienne.

D’après le Bureau des Nations-Unies contre la drogue et le crime, l'expression "traite des personnes" désigne le recrutement, le transport, le transfert, l'hébergement ou l'accueil de personnes, par la menace de recours ou le recours à la force ou à d'autres formes de contrainte, par enlèvement, fraude, tromperie, abus d'autorité ou d'une situation de vulnérabilité, ou par l'offre ou l'acceptation de paiements ou d'avantages pour obtenir le consentement d'une personne ayant autorité sur une autre aux fins d'exploitation. Tandis que l'expression "trafic illicite de migrants" désigne le fait d'assurer, afin d'en tirer, directement ou indirectement, un avantage financier ou un autre avantage matériel, l'entrée illégale dans un État Partie d'une personne qui n'est ni un ressortissant ni un résident permanent de cet État. Cet article est réalisé en collaboration avec le journaliste Conrad Fox et avec l'aide de Round Earth Média http://roundearthmedia.org
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