«Machann Fig la», un film à consommer

La projection de « Machann Fig la », long métrage de 85 minutes, le 19 août, à la grande salle de Triomphe a été un moment appétissant pour les cinéphiles haïtiens. Cette œuvre est la petite lampe d’espoir dans la nuit vorace que traverse le cinéma haïtien depuis bien des années, avec le nombre de salles fonctionnelles frôlant le zéro absolu. Voici une œuvre cinématographique d’une simplicité éblouissante et d’une profondeur qui l’est encore plus. Pas une note de trop ni de moins, la production est d’une construction intelligente.

Publié le 2018-08-24 | lenouvelliste.com

Par Rodrigue Joseph

«Machann Fig La» projeté en quatre séances dans une salle comble au ciné Triomphe, le dimanche 19 août, est une production de ARTISTS INSTITUTE de Jacmel. Produit par Guy Robert Barjon, réalisé par Amiral Gaspard et Ricardo Tranquillin, il met en vedette de talentueux jeunes acteurs comme Berline Charles, Josaphat Beauvais et Alti Cluny. L’œuvre, qui se refuse à un genre particulier, est un mélange de drame, de romance, d’humour et d’«haïtiannerie», sa tendre simplicité fait penser aux œuvres de Marcel Pagnol. Elle est une œuvre troublante par son professionnalisme notable. Sa géométrie et sa poésie bouleversante font penser à la limpidité de la prose de Dany Laferrière et à la peinture de Casimir Joseph. Sa trame s’inscrit dans une démarche précise de transcendance de la dualité, sans conflit fondamental entre gentils et vilains. Si André, l’époux de Tinamiz, pourrait être considéré comme le méchant dans l’histoire du fait de son infidélité, son côté mercernaire et son attitude hautaine, on découvre tout aussi bien en lui un père modèle qui ne veut que le bien-être de sa fille Andrine.

«Machann Fig la» est d’abord une photographie soigneuse. Les prises de vues sont d’une séduction déroutante, le décor minimaliste d’une sobriété qui accroche à l’histoire. Elles reproduisent à fleur de discrétion la poésie palpable du quotidien de la vie des petites gens du milieu urbain et rural de Jacmel avec leur énergie primaire. Pas une once d’extravagance ou de trivialité. On est dans un style haïtiano-haïtien sans fioriture ou de clin d’œil exotique. Les personnages semblent évoluer dans un continuum espace-temps singulier. Le film est une succession de tableaux décrivant la beauté innocente d’un Jacmel vu tel qu’il est. La présence constante des œuvres picturales dans les scènes produit un jeu de miroir qui donne au spectateur l’impression d’arpenter des mondes parallèles à l’infini.

Le scénario a comme noyau une histoire simple qui, au fil de son déploiement, ouvre des voies sur une quantité d’autres intrigues, portails ouverts sur autant de mondes inconnus à explorer par l’imagination. Le titre «Machan Fig la» garde sa promesse de nous entraîner dans le quotidien d’une vendeuse de figues bananes, ses périples à travers les rues de Jacmel avec sa marchandise, ses mille petites misères au quotidien… Mais on découvre en elle avant tout une femme guerrière, une femme potomitan, énergique, déterminée et fidèle. Elle porte toujours une robe 21 nations. Dans l‘affiche, elle est la maîtresse noire portant un madras bleu roi, et capable d’affronter à la machette le violeur qui rôde dans son voisinage pour s’en prendre à sa fille, elle se bat avec la maîtresse de son mari. Mais elle est aussi et surtout une femme amoureuse qui souffre et dont le sourire est d’un éclat solaire au centre du film. On est en plein dans la mythologie du vodou avec une discrétion candide.

Les dialogues sont dans un créole dépouillé de toute interférence de la langue française, ou d'autre langue. Un travail littéraire qui permet de découvrir le créole du quotidien dans sa poésie timide et éloquente. Encore plus éloquent l’usage déterminé du silence tout au long du récit. La justesse du jeu des acteurs lors des tirades est un rapt pour quiconque regarde le film avec innocence. Dès leur première apparition, les personnages semblent déjà être de vieilles connaissances dont on ne demande qu’à être complice. Il faudrait admirer comment les centaines de spectateurs dialoguaient avec eux dans la salle qui, essayant de les prévenir d’un possible danger, qui leur donnant leur approbation pour des décisions prises et qui les aidant à multiplier les jurons contre un autre dont le comportement est désagréable. Au fil des scènes, le monde virtuel des personnages semble avoir absorbé celui des regardeurs. Tout le monde dans la salle semble être sur le même plan d’action. Et la part des choses n’est faite qu’avec les applaudissements tonitruants et longs de ceux qui ont su garder leur ancrage de notre côté du miroir après la dernière scène.

À la sortie, nombre d'acteurs du casting attendaient les spectateurs pour des prises de photos, des autographes et des échanges amicaux. L’ambiance est glamour. Ce film à petit budget dont la réalisation ne laisse rien à désirer semble annoncer une ère nouvelle pour le cinéma haïtien. Il semble donner le ton sur comment faire du cinéma autrement en Haïti.

Rodrigue Joseph Jrodrigue0620@yahoo.fr
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