Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir

Publié le 2018-07-10 | Le Nouvelliste

Editorial -

Cette année marque le centenaire de la traduction par le romancier français, poète et essayiste, André Maurois du très célèbre poème « If » du romancier britannique Rudyard Kipling écrit en 1909. Il nous a paru opportun de partager ce texte avec vous en guise d’éditorial après « le bruit et la fureur » qui a régné ces derniers jours dans notre pays.

Haïti est, encore une fois, dans la tourmente. Au delà des problèmes sociaux-économiques et politiques auxquels nous sommes confrontés, la plus grande menace pour nous reste ce déficit avéré d’hommes et de femmes. Nous sommes, au jour le jour, entrainés vers le pire, sans que ne nous parvienne encore ce signe qui pourrait nous donner espoir.

La poète français René Char a écrit : « A chaque effondrement des preuves le poète répond par une salve d’avenir » Nous avons convoqué Rudyard Kipling, pour souffler de l’énergie et du courage à chacune des victimes des derniers jours, des dernières années et à tous nos compatriotes qui ont tellement de combats à mener et à gagner.

Quand tout a été dit et qu’on espère le meilleur tout en craignant le pire, quoi de mieux que de revenir à la poésie.

Il fait si laid.

Frantz Duval

SI…

Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie

Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,

Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties

Sans un geste et sans un soupir ;

Si tu peux être amant sans être fou d’amour,

Si tu peux être fort sans cesser d’être tendre,

Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour,

Pourtant lutter et te défendre ;

Si tu peux supporter d’entendre tes paroles

Travesties par des gueux pour exciter des sots,

Et d’entendre mentir sur toi leurs bouches folles

Sans mentir toi-même d’un mot ;

Si tu peux rester digne en étant populaire,

Si tu peux rester peuple en conseillant les rois,

Et si tu peux aimer tous tes amis en frère,

Sans qu’aucun d’eux soit tout pour toi ;

Si tu sais méditer, observer et connaitre,

Sans jamais devenir sceptique ou destructeur,

Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maitre,

Penser sans n’être qu’un penseur ;

Si tu peux être dur sans jamais être en rage,

Si tu peux être brave et jamais imprudent,

Si tu sais être bon, si tu sais être sage,

Sans être moral ni pédant ;

Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite

Et recevoir ces deux menteurs d’un même front,

Si tu peux conserver ton courage et ta tête

Quand tous les autres les perdront,

Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire

Seront à tout jamais tes esclaves soumis,

Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire

Tu seras un homme, mon fils.

Rudyard Kipling

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