Jovenel Moïse, entre émeutes, têtes à couper et stabilité à préserver, vit un casse-tête…

Publié le 2018-07-10 | Le Nouvelliste

National -

Sur les barricades, il n’y avait personne,le lundi 9 juillet 2018. Ce moment d’accalmie dans les rues fait place au ballet des réunions, à la note de presse cinglante du Forum économique du secteur privé qui évoque la carence de leadership du président Jovenel Moïse à qui est demandé la tête de son transparent Premier ministre, le fidèle Jack Guy Lafontant qui ne lasse pas ses chaussures sans l’approbation de l’homme de la banane…

Le soleil, pressé, a déjà demandé à la lune d'aller dormir. Le réveil, pourtant, traîne les pieds. Au carrefour de l’Académie de police, à Frères, il n’y a aucun tap-tap en vue dans ce décor fait de reste de barricades de pneus enflammés, de tessons de bouteilles et d’éclats de pare-brise. Les premiers passants, après les émeutes, les pillages du week-end à cause de l’augmentation et de l’annulation des nouveaux prix de l’essence, s'écrivent à l’encre de la prudence. Tous ou presque, avant d’aller plus loin, prêtent l’oreille, écoutent les infos du matin grâce au poste de radio monté sur un taxi moto.

Plus loin, vers Pétion-Ville, il y a des restes de barricades à chaque cinquante mètres, de la poussière noire toxique, des anneaux de pneus brûlés sur le bitume et ces commerces « dechouke », éventrés par des pilleurs ; ces hôtels comme Oasis et le Best Western dont les parkings sont devenus des cimetières de véhicules calcinés. Le vol et le feu a été le destin de magasins de la Digicel, de la Natcom, de l’école de danse Lyn William Rouzier, d’une succursale de la Universal Motors. Les baies vitrées de commerces non « déchouké » ont volé en éclats. La pâtisserie Marie Belliard et le siège de la BUH/Master Card allongent cette liste de « chanceux ». Ils n'ont eu que des vitres cassées et autres dommages…

Pétion-Ville, le nouveau poumon économique de la zone métropolitaine après le séisme du 12 janvier, n’est pas la seule commune à subir les assauts de pilleurs opérant en toute quiétude, à visière levée. Des dizaines de petites entreprises ont été touchées par cette furia, particulièrement préjudiciable pour l’homme d’affaires Réginald Boulos. Trois supermarchés : Delimart, Delmas 30 et à Clercine ont été pillés et incendiés. Celui de Clercine se trouve à quelques dizaines de mètres du commissariat de BIM. Sur la route de l’Aéroport, Auto Plaza et Universal Motors ont subi de lourdes pertes. Des véhicules ont été incendiés. Cette furia a épargné d’autres concessionnaires partageant cette artère. Le grand magasin MSC, sur la route de Tabarre, a été lui aussi pillé.

Au moment de l’inventaire des pertes, de la recherche de sens de l’annonce que président Jovenel Moïse « que l’État assumera ses responsabilités », de la conviction forgée par certains que la PNH n’étaient pas à la hauteur des évènements, le Forum économique du secteur privé « condamne avec la plus grande rigueur les actes de violence et de vandalisme » ayant frappé des entreprises et institution privées et publiques et de nombreux citoyens haïtiens et étrangers.

« Le Forum s’étonne également de l’inaction caractérisée des forces de l’ordre face à ce débordement inédit et inacceptable de délinquance, contraire à leur mission centrale de maintien de l’ordre et de la protection des vies et des biens », selon la note du forum.

Les principales associations patronales réunies au sein du Forum tancent le Premier ministre Jack Guy Lafontant, mais estiment que cette situation résulte avant tout d’une « carence de leadership des plus hautes autorités de l’État haïtien, incluant le président de la République, le Premier ministre et son gouvernement ». « En témoigne, entre autres, l’apparente absence de planification de mesures de sécurité qui auraient dû logiquement précéder l’adoption de la mesure d’ajustement drastique des prix des produits pétroliers décrétée le 6 juillet 2018 par le gouvernement », a écrit le Forum économique qui demande clairement la tête du Premier ministre, Jack Guy Lafontant.

Le Forum, principal regroupement d’associations patronales d’Haïti, est « d’avis que le président de la République devrait tirer les conclusions logiques de cette déplorable situation et demander au Premier ministre de soumettre sans tarder sa démission et celle de son gouvernement, ce en vue d’offrir une porte de sortie à l’impasse politique actuelle ». « Le Forum économique du secteur privé souhaite ardemment que le choix du nouveau gouvernement se fasse dans la plus large concertation possible et soit associé à l’adoption d’un plan d’action réaliste, visant à satisfaire les besoins élémentaires de la population dans la limite des voies et moyens disponibles », lit-on dans cette note qui appelle l’Exécutif et le Parlement à adopter « un budget plus réaliste et responsable permettant de collecter les recettes fiscales… ».

En début de soirée, lundi, le Core Group, dans une note de presse, « exprime sa préoccupation suite aux manifestations marquées d’actes de violence et de pillage, qui ont largement paralysé le pays durant ce week-end, avec des effets négatifs sur l’économie ». « Le Core Group est attristé par les pertes en vies humaines et exprime ses condoléances aux familles de victimes », selon cette note, soulignant même si les inquiétudes de la population face aux difficultés de la vie quotidienne sont légitimes, rien ne peut justifier des comportements à même de menacer la vie des personnes et la sécurité des biens et les avancées réalisées ces dernières années en matière de stabilité et de progrès démocratique en Haïti.

Entre les sympathies du Core Group, celles de l’Adih, le Caricom qui demande aux Nations unies de reprendre la main en Haïti, la soirée s’est annoncée sur une réunion politique de haut niveau entre le président de la République, Jovenel Moïse, et les présidents du Sénat, de la Chambre des députés et celui du Conseil supérieur du pouvoir judiciaire, Joseph Lambert, Gary Bodeau et Jules Cantave. Le but de la rencontre, a informé le président Jovenel Moïse sur son compte Twitter, est « d’échanger autour des récentes violences qui ont saccagé la capitale et d'adopter des mesures appropriées en vue de redresser la barre »…

Selon un des participants à la rencontre, rien de précis n’a résulté des consultations.

Le rédacteur en chef et éditorialiste du journal Le Nouvelliste, Frantz Duval, avant la tempête de vendredi du week-end, avait signé jeudi soir un éditorial appelant le chef de l'État à reprendre la main titré : "Le président Jovenel Moïse doit reprendre la main, redresser la barre".

"Le président de la République doit reprendre la main, redresser la barre, revoir la façon dont on gouverne avec lui, changer une partie du personnel politique qui l'entoure. Sinon, on va droit dans le mur quand on connaît les échéances qui nous attendent dans les prochains jours", avait écrit Duval.

Quelques heures après le décryptage de cet éditorial sur Magik 9, en milieu d'après-midi, vendredi, les ministres des Finances, du Commerce et de l'Industrie, des Affaires sociales, et de la Communication ont annoncé l’augmentation de prix de l'essence sans savoir que le feu allait être mis au poudre de manière instantanée.

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