Ertha Pascal Trouillot, la première femme présidente d’Haïti

Portrait de femme Ertha Pascal Trouillot demeure l’un des plus beaux modèles de réussite de la femme haïtienne. Une de celles qui ont fait sauter le plafond de verre dans l’avocature, la magistrature et la politique en Haïti. Première femme avocate à être membre du conseil de l’Ordre des avocats de Port-au-Prince en 1977, elle entame, deux ans plus tard, une carrière dans la magistrature haïtienne qui se couronne par un siège de juge à la Cour de cassation de la République en 1986. Et, le 13 mars 1990, Ertha Pascal Trouillot prêta serment comme présidente provisoire de la République d’Haïti. Une première dans notre histoire de peuple. Un exploit jamais encore égalé.

Publié le 2018-06-21 | Le Nouvelliste

National -

Personnage historique, légende vivante, trésor national vivant, première femme juge, première femme présidente de la République d’Haïti, les périphrases foisonnent pour parler d’Ertha Pascal Trouillot, icône incontestable et inégalable qui a joué un rôle éminemment important dans notre système judiciaire et dans notre histoire. En robe ou dans sa posture de chef d’État, elle a brillé, a suscité et suscite encore des vocations, dans le monde très machiste de l’avocature et de la magistrature. Pour rendre hommage à cette dame, qui se démarque par sa simplicité et son humilité, tous les superlatifs sont permis et justifiés.

C’est à Pétion-Ville, le 13 août 1943, que naît Ertha Pascal. Neuvième d’une famille de dix enfants, la fille de Thimoclès Pascal, forgeron, et de Louise Clara Dumornay, couturière, partage ses études primaires entre l’établissement des sœurs Anne Marie Javoueh à Pétion-Ville et l’école nationale République du Chili. Elle débute ses études secondaires au collège Fernand Prosper pour les terminer au collège Roger Anglade.

Après avoir décroché un diplôme en mécanographie professionnelle à l’école de commerce Julien Craan en 1969, la dactylo achève ses études en droit à l’École de Droit des Gonaïves en 1971. Timide, mais d’une rare intelligence, Ertha fut la première à remettre son mémoire de sortie, document académique désormais exigible pour l’obtention de la licence en droit suite à un changement dans les règlements de la faculté. Un travail réalisé sur le thème « Le statut juridique de l’Haïtienne dans la législation sociale ».

Admise au barreau de Port-au-Prince en 1971, Ertha Pascal épouse la même année Ernst Trouillot, son ancien professeur, un intellectuel de grand calibre qui fut directeur du service du contentieux de la Banque nationale de la République d’Haïti, ancien secrétaire général du parti politique de Louis Dejoie père, écrivain et aussi journaliste. Ce dernier décède le 25 juillet 1987 des suites d’une hémorragie méningée, mais de leur union naquit leur fille unique Yantha Trouillot.

En 1977, Ertha Pascal Trouillot devient la première avocate membre du conseil de l’ordre des avocats de Port-au-Prince. Une première pour cette structure dont la genèse remonte au 29 juin 1859 et mais dont les premières femmes ne furent admises comme avocats qu’en 1934 sous le bâtonnat de Me Luc Théard. Au sein de ce conseil, elle rejoint son mari Ernst Trouillot bâtonnier de l’époque, mais aussi d’illustres aînés tels que Newton Charles, Georges Beaufils, Jacques Laroche, Jean Vandal, Théodore Achille, Weber Michaud et Francois E. Auguste. Dans ce métier dit d’homme, grâce à un travail assidu, Me Trouillot se fit une belle renommée et s’assura du respect de ses pairs. Éprise de justice et soucieuse des droits de la personne humaine, elle demeure l’une des rares femmes de loi à asseoir sa réputation grâce à ses prouesses au temple de Thémis, à ses mérites personnels dans la défense de la veuve et de l’orphelin.

Le goût de la culture et du savoir est l’un des principaux traits de caractère de madame Trouillot. D’ailleurs, dès son plus jeune âge, la Pétion-Villoise arrivait toujours dans le peloton de tête de ses classes. Devenue professionnelle aguerrie, elle mit son penchant naturel pour les lettres à contribution en léguant à la postérité différents ouvrages. On doit à cette grande conférencière plusieurs ouvrages, portant notamment sur les sciences juridiques.

« Le statut juridique de l’Haïtienne dans la législation sociale », son premier ouvrage en 1973, une version revue et corrigée de son mémoire de sortie, lui ouvre les portes du cercle très fermé d’écrivains respectés de l’époque. En 1978, elle publie, de concert avec son mari, Ernst Trouillot, le premier tome du « Code de lois usuelles ». Le second, paru en 1990, est le fruit de ses recherches personnelles. Il faut ajouter aussi à cette bibliographie « Rétrospectives horizons » publié en 1980, « Au grand boulevard de la liberté » paru un an plus tard, qui fut suivi de « Analyse de la législation révisant le statut de la femme mariée » en 1983, sans compter de multiples articles de revues et de journaux.

Cette attitude exemplaire ne resta pas infructueuse. Le 18 janvier 1979, le président Jean-Claude Duvalier, pour la première fois dans l’histoire, fait d’Ertha Pascal Trouillot la première femme haïtienne juge, en la nommant au tribunal de première instance de Port-au-Prince où elle siégera pendant sept ans. Après cela, on la retrouvera au niveau de la Cour d’appel de Port-au-Prince en 1985, et un peu plus tard, soit en 1986, Ertha Pascal Trouillot deviendra, là aussi, la première femme juge à la Cour de cassation de la République.

C’est à ce poste, ô combien noble et prestigieux, que l’histoire fit d’elle la première femme à accéder à la magistrature suprême de l’État en Haïti. En effet, bien qu’elle fût l’un des derniers juges dans l’ordre d’ancienneté, l’Assemblée de concertation des partis politiques, cherchant une sortie de crise, proposa à la magistrate Ertha Pascal Trouillot d’assurer, provisoirement, la transition démocratique gouvernementale, ce pour la sauvegarde de l’unité et du bien-être national. Elle accepta de se mettre au service de la nation et devint, trois jours après la démission du président Prosper Avril, présidente provisoire de la République avec dans son cahier des charges la mission d’organiser des élections libres et honnêtes dans les meilleurs délais.

De ce fait, de la période allant du 13 mars 1990 au 7 février 1991, contexte particulièrement difficile, Mme Trouillot dirigea le pays. Consciencieuse, femme de parole, mue par le sens de la patrie et du bien commun, elle réussit, comme le voulait son mandat, au terme de ses onze mois de présidence, à « maintenir la paix dans le pays » mais aussi et surtout à « organiser des élections libres et démocratiques » le 16 décembre 1990. Des élections qui amenèrent au pouvoir Jean Bertrand Aristide.

Servir la patrie n’a pas été de tout repos. En témoignent les mots inclus dans son dernier message à la nation, le 6 février 1991. « La route a été dure, tant était difficile l’objectif. Il me faut certes l’avouer, j’emporte aussi, bien malgré moi, le souvenir de l’amertume que j’ai parfois ressentie au cours de ces onze mois d’exercice du pouvoir, face au cynisme de certains de nos braves défenseurs de la démocratie. S’adonnant avec un art consommé à la vieille tradition politique haïtienne de la duplicité et de la calomnie, ils se sont acharnés vainement à souiller ma réputation et à ternir l’image du gouvernement provisoire dont ils ont, dès le début, entrepris d’entraver et de paralyser l’action. »

Plusieurs épisodes viennent d’ailleurs justifier cet aveu. Doit-on rappeler que la veille du 6 février 1991, elle figure au nombre des 156 citoyens frappés d’interdiction de départ, ou parmi les personnalités invitées à se mettre à la disposition de la justice dans le cadre de l’instruction ouverte relativement au dossier du coup d’État manqué de Roger Lafontant dans la nuit du 6 au 7 janvier 1991? Doit-on souligner, que le 7 février, avant la prestation de serment du président Jean-Bertrand Aristide, Me Bayard Vincent vint en personne remettre un mandat de comparution à la présidente provisoire qui le refusa? Doit-on ajouter que le 4 avril 1991, accusée de complicité dans le cadre du coup d’État avorté de Roger Lafontant, le commissaire du gouvernement, Me Anthony Alouidor, décerna un mandat d’amener contre l’ancienne présidente, qu’à la faveur de ce mandat converti en mandat de dépôt, Ertha Pascal Trouillot fut conduite au pénitencier national, où elle passa une nuit? « L’Éternel est grand, car sa miséricorde durera toujours », furent ses mots lorsque les journalistes tentèrent de l’interroger au moment de franchir les grilles de ce centre carcéral.

L’arrestation de l’ex-présidente provoqua un tollé. Au moins, le conseil de la défense, représenté par Me Pierre C. Labissière, ancien ministre de la Justice d’alors, fit valoir le caractère illégal de cette détention. Cependant, après son élargissement, l’ancienne présidente provisoire fut assignée à résidence.

Depuis cette prodigieuse accession à la magistrature suprême de l’État, Ertha Pascal Trouillot, qui a quitté le pouvoir « la tête haute, l’âme altière et la conscience tranquille », telle qu’elle l’indique dans sa dernière adresse à la nation, s’est retirée de l’actualité nationale. On la sent terriblement marquée par l’expérience. Celle qui s’est fait baptiser adventiste du septième jour, après avoir été relevée de ses fonctions de chef d’État, s’est établie, depuis quelque temps, aux Etats-Unis et partage désormais sa vie entre la lecture, la prière, ses activités ecclésiales et ses recherches. D’ailleurs, « L'encyclopédie biographique d’Haïti », une œuvre magistrale qui recèle plus de deux siècles d’anthologie biographique haïtienne, est l’une des dernières publications de Me Trouillot qui a été élevée au grade d’officier de l’ordre de mérite juridique professionnel de l’Ordre des avocats de Port-au-Prince par le bâtonnier Carlos Hercule, lors des festivités de la St-Yves en mai 2015.

En dépit de toutes ces grandes réalisations, jamais Ertha Pascal Trouillot ne s’est départie de sa sagesse, de son humilité, de sa courtoisie, ni surtout de sa simplicité. Véritable modèle de société, Ertha Pascal Trouillot demeure une icône de notre histoire nationale, l’un de ces êtres qui forcent respect et admiration et à qui des milliers de femmes et de jeunes filles veulent ressembler. Une femme qui, même en ne se targuant pas de féministe, a énormément contribué aux réflexions autour du statut de la femme en Haïti et de son émancipation

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