Les immortelles de la Grand-Rue

« L'immortalité est le plus grand des biens que l'homme demande aux dieux », lit-on de Diderot. Barbara Jennifer Mondésir, jeune comédienne de la production En-jeux, a théâtralisé le roman « Les immortelles » de Makenzy Orcel, le mercredi 25 avril à l’Institut français en Haïti. Sous les auspices du metteur en scène Lesly Maxi, elle a conté les immortelles. Trois femmes et un homme dans un seul corps. Un sacré monologue !

Publié le 2018-05-11 | lenouvelliste.com

Il est sept heures. L’heure du spectacle. Sur la cour de l’Institut français en Haïti, se faufile une centaine de personnes à la recherche des meilleures places. Devant le public, un homme. Plutôt une femme dans la peau d’un homme jouant le rôle d’un écrivain qui raconte une histoire. Une petite aventure qu’ « il » a eue dans un bordel de la Grand-Rue. Plongée dans ses dires, la femme aux allures d’homme raconte qu’une fois, une prostituée, pour une petite partie de jambes en l’air avec lui, lui avait demandé d’écrire son histoire. L’histoire de sa meilleure amie. De celle qu’elle a initiée dans le métier et élevée comme sa propre fille depuis douze ans déjà. « Quand on me demande ce que je fais dans la vie, je réponds toujours que je suis écrivain (...). Je raconte tout. Surtout quand c’est à compte de sexe », reluque- t-elle avec une fausse voix masculine.

Comme pour initier le public dans son histoire, en une fraction de minute, elle s’était déjà déshabillée, passée de l’écrivain à la prostituée en marmonnant « Dodo » de Stromae. Celle-ci, meurtrie par la tristesse que lui a causée la mort de sa jeune amie, relate, larmes aux yeux, comment la petite aimait lire Jacques Stephen Alexis. Elle enchaîne tantôt avec des éclats de rire, tantôt avec des injures qu’elle jetait à l’auteur de Compère Général Soleil. « La petite passait la moitié de son temps à lire les charabias d’un certain Jacques, je ne sais trop quoi, pourtant sous les bétons, ces poèmes, ces belles phrases n’ont pas su la sauver, disait-elle. Pourquoi, grand maître qu'il est, n’avait-il pas conseillé à ses lecteurs comment se protéger d’un tremblement de terre ? »

Cette pièce met en cause la vie de cette jeune femme haïtienne révoltée et indignée. Une enfant rebelle qui, après avoir passé la moitié de sa vie sur les trottoirs de la Grand-Rue à se prostituer, trouve la mort lors du tremblement de terre du 12 janvier 2010. Après douze ans passés à essuyer nonchalamment les pleurs de sa maman, elle avait décidé un bon matin de prendre une décision apte face à cette mère protestante qui se laissait maltraiter par son mari. Entre les tonnes de reproches et les dégoûts lancés, elle avait fui la maison pour retrouver la liberté. Une liberté mal entretenue.

« Une ville sans pute est une ville morte. » L’histoire raconte que, depuis bien des temps, la Grand-Rue de Port-au-Prince héberge des marchandes de plaisirs. Sous la plume de Makenzy Orcel, c’est devenu plus qu’un simple trottoir où elles se tiennent à la recherche du pain quotidien. Elles sont comme les anges condamnés, hélas ! à l'immortalité, et meurent peut-être de ne pas mourir !



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