Dédollarisation : Jovenel Moïse doit donner du temps au temps

Publié le 2018-03-06 | Le Nouvelliste

Editorial -

En attendant les discussions entre le gouvernement et le secteur privé des affaires sur les circulaires d’application de l’arrêté du 28 février 2018 ordonnant que toutes les transactions commerciales se fassent en gourdes sur le territoire national, plusieurs économistes ont fait état, à court terme, de la probabilité d’observer une augmentation de l’inflation (13,2 % en janvier) sur les coûts des biens et services.

Plusieurs secteurs, dont l’immobilier, sont concernés par cet éventuel renchérissement susceptible d’être provoqué, d’une part par l’injonction que les contrats se fassent en gourdes, et d’autre part, par des anticipations d’agents économiques surpris, échaudés par cette mesure de l’administration Moïse/Lafontant en l’absence, à défaut de concertation, de consultation. Le minimum entre des partenaires qui se respectent au pays où l’on veut attirer des investisseurs étrangers

À ce stade, il faut se calmer, donner du temps au temps, prendre les bonnes mesures susceptibles de préserver les intérêts du plus grand nombre, de façon pragmatique et dépouillée de la démagogie nationaliste, souvent manichéenne, simpliste. Il est évident que ceux qui évoquent les conséquences probables de la manière de procéder de cette administration ne sont pas des traîtres à la nation ou des inféodés à la bourgeoisie traditionnelle.

L’évidence saute aux yeux. Ceux qui sont friands de belles merveilles, de ruées vers les banques pour effectuer des retraits massifs sur le comptes en dollars savent-ils que beaucoup de gagne-petit, d’éléments des classe moyennes ont des comptes en dollars, la monnaie refuge, stable, résistante à l’inflation, à la perte de pouvoir d’achat?

Ces amateurs de spectacles ont-ils conscience que des épargnes en dollars constituent l’économie et l’assurance en cas de choc comme la maladie, la mort, de nombreux ménages? Savent-ils que derrière les chiffres sur le taux élevé de la dollarisation de l’économie, il y a des personnes, des investissements, des projets, une logique financière de survie, d’adaptation dans ce milieu où l’inclusion financière est pure chimère ?

La nervosité provoquée par cet arrêté, dans cette conjoncture économique particulière n’était pas nécessaire. L’énigme, par ailleurs, reste entière sur le pourquoi de cette décision.

Pourquoi maintenant? Le président Jovenel Moïse a-t-il soudainement voulu froisser et risquer de couper les ponts avec ce secteur privé dont le financement de membres influents lui ont ouvert les portes du palais national?

Le président Jovenel Moïse, sensible aux intérêts de l’ADIH, ayant couru le risque de s’aliéner le support de la classe ouvrière dans la gestion du dossier d’ajustement du salaire minimum, de la nomination des membres du Conseil supérieur des salaires, a-t-il changé de cap ?

Il est purement illusoire de croire que l’on peut relancer l’économie en commençant par des mesures sur la monnaie, fussent elles utiles, indispensables, mais annoncées de manière précipitée. Le problème, ce n’est pas la monnaie. Le problème, c’est l’absence d’un projet de développement économique cohérent. Le problème, c’est la formation sociale haïtienne, l’organisation de l’État, le choix de mise en place d’institutions extractives, d’un régime de rente soutenu par des chefs d’État « tyoulisés » depuis le XIXe siècle, des nantis malpropres aux visions et actions anti-nationales. La gourdisation est un “short cut”, l’expression, si ce n’est de l’errement, de l’incapacité à présenter un vrai projet de développement économique et sociale sur plusieurs décennies pour amorcer la sortie du trou.

Jovenel Moïse, malgré ses qualités, n’incarne pas encore ce sursaut. Il peine à expliquer sa Caravane du changement. Il a renforcé la perception qu’il appuie l’opacité, la non-reddition de comptes, obligation pour tous les ordonnateurs. Il a raté l’occasion d’exiger la réddition de comptes, dans le cadre du programme PetroCaribe. Pour le moment, en mode déficit budgétaire ou découvert budgétaire de 10 miliards de gourdes financer monétairement par la BRH, Jovenel Moïse et Haïti sont dans le radar, observés avec appréhension. Ce déficit ou découvert financé par la BRH dans les réserves internationales financer, peut réduire le crédit, asphyxier les activités économiques, générer plus d’inflation et mettre à mal leurs prévisions de croissance dejà rachitiques de notre PIB.

En tout état de cause, dans ce pays exsangue, personne, même le chef de l’État, ne peut se prendre pour un grand Seigneur, une diva et donner un coup de pied inconsidéré dans la fourmilière de nos problèmes. Il doit trouver les grands équilibres. Si, historiquement, Jovenel Moïse parvient à libérer l’État de l’assujettissement des cartels économiques, il aura fait un pas vers la protection de l’intérêt commun.

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