Myrtha Gilbert fait la chronique de SHADA, une extravagante escroquerie

Myrtha Gilbert a réédité « SHADA, chronique d’une extravagante escroquerie ». Ce beau livre paru sous les presses de l’Imprimeur, le public le réclamait. Cette militante des années soixante, spécialiste en formation de cadres et professeure à l’Université, est très impliquée dans des activités de réflexions sur la problématique nationale d’éducation populaire. Ses cours embrassent la question des rapports conflictuels entre l’État et le citoyen en Haïti. On l’attendait sur le terrain qu’elle maîtrise. Le Nouvelliste a rencontré l’auteure.

Publié le 2019-10-09 | Le Nouvelliste

Le Nouvelliste (L.N.) : Vous venez de rééditer SHADA, chronique d’une extravagante escroquerie, professeure Myrtha Gilbert, en quoi cette histoire peut-elle éclairer notre présent de peuple ?

Myrtha Gilbert (M.G.) : Cette histoire, celle de la SHADA, (Société haïtiano-américaine de développement agricole) me paraît particulièrement édifiante dans sa démarche et dans ses actions pour comprendre le présent. Le prétexte du développement agricole (ou du développement tout court) grâce à l’argent et au savoir étranger. C’est plus que jamais l’évangile qui nous est vendu.

Gracieusement accepté par les pseudo-élites haïtiennes. Rappelons comment la SHADA a dépouillé de manière inhumaine environ 40 000 familles paysannes de leurs terres, dans au moins cinq départements du pays ; rasant les maisons, détruisant les récoltes, même les caféiers, fer de lance de notre économie à l’époque, abattant des milliers d’arbres fruitiers et forestiers avec le plein accord de l'administration de Lescot. Au profit de plantations de pite et de caoutchouc. Pour quels résultats ? Famine, misère, exode rural accentué et une dette de 5 millions de dollars envers la EXIMBANK. Le président de la SHADA avait averti cependant dans un article que Haïti devait importer des États Unis tout ce dont le pays avait besoin, y compris la nourriture. Alors on comprend mieux qu’il fallait empêcher ce pays de garantir notamment son autosuffisance alimentaire. Pour que l’importation devienne la règle et avec elle, la dépendance totale.

L.N. : Venons-en à cette chronique passionnante. Transposons-nous au cœur de l’histoire de la Société haïtiano-américaine de développement agricole (SHADA). Haïti, comme vous l’écrivez à la page 31, sort à peine d’une longue occupation de 19 années.

M.G. : La SHADA fut créée en juillet 1941, deux mois après l’investiture du président Lescot. Ce dernier a mis toutes les institutions du pays, notamment l’armée, la justice et le ministère de l’Agriculture, au service de cette compagnie. Selon les termes de l’acte constitutif, la SHADA avait les pleins pouvoirs dans tous les domaines : agricole, commercial et industriel. Sans compter le droit de faire affaire avec qui elle veut, avec ou sans garantie et dans toutes les parties du monde. En outre, l’État haïtien devait lui garantir la possession de toutes les terres dont elle avait besoin. Les raisons évoquées :

Les États-Unis sont en guerre et Haïti en tant qu’allié doit soutenir cet effort. Ainsi cette compagnie, avec l’appui du gouvernement, déposséda des milliers de paysans et quelques grands propriétaires, s’emparant des terres les plus fertiles. Pour planter la pite et des arbres à caoutchouc dont le cryptostegia sur des milliers de carreaux. Ce dernier programme fut un échec total. Par ailleurs, des recherches additionnelles m’ont permis de découvrir d’importantes informations, notamment des témoignages de paysans dépossédés, des conflits internes au niveau du Conseil d’administration de la société, mais inconnus du public ; des expérimentations insoupçonnées à la forêt des Pins ; mais aussi les négociations houleuses avec la EXIMBANK – un nouveau chapitre – sous les administrations de Dumarsais Estimé et de Paul E. Magloire.

L.N. : Vous êtes petite fille à l’époque où l’État haïtien, sous l' administration d’Élie Lescot, s’accorde avec cette société haïtiano-américaine pour détruire des plantations de nourriture et les remplacer par du caoutchouc, vous êtes taraudée par cette histoire. Elle est devenue votre cheval de bataille. Votre bataille, elle peut porter sur d’autres terrains. Dans plusieurs pays de par le monde, c’est encore le même scénario. Quel est donc votre regard sur cette saignée qui se joue au niveau de la planète ?

M.G. : Pour la vérité, je n’étais pas encore née quand la SHADA fut créée, mais un peu de l’histoire me fut racontée par ma mère, surtout en ce qui a trait à la destruction des cultures vivrières à Dame-Marie où elle habitait alors. Rappelons que la SHADA coupa dans les zones dédiées à ses plantations un million d’arbres fruitiers (manguiers, cocotiers, orangers, etc.). Refusant souvent aux paysans le bénéficie des dernières récoltes. Et comme je l’ai déjà souligné, la présence de SHADA est étroitement liée à l’histoire du saccage des richesses de notre pays par les forces d’argent en complicité avec des pseudo-élites politiques, économiques et intellectuelles. SHADA vient en droite ligne des premières dépossessions opérées par l’occupation américaine. Et Haïti n’était pas l’exception à l’époque de la Deuxième Guerre mondiale. Des pays comme le Brésil, l’Équateur, la Bolivie, le Guatémala, Porto-Rico… se virent imposer des programmes similaires même quand SHADA fut le programme le plus dévastateur d’entre tous. Je crois et je l’ai écrit déjà, il appartient aux peuples de se réveiller et de prendre leur destin en main. Et ce ne sera pas un cadeau des puissants.

L.N. : On a appelé SHADA nouveau plan de développement agricole. Le président à l’époque n’avait soufflé mot au peuple. La Deuxième Guerre mondiale faisait rage. Question d’efforts de guerre pour un pays de l’Amérique comme Haïti qui avait déclaré la guerre à l’Allemagne d’Hitler et à l’empire nippon. Et si on prenait l’exploitation de nos terres pour la culture de plantations de caoutchouc sous cet angle-là ?

M.G. : La culture du caoutchouc, notamment le programme de plantation de cryptostegia, n’était qu’un prétexte pour la destruction des cultures vivrières. Si bien qu’une fois toutes les plantations paysannes rasées et les terres plantées avec cette liane, ceux qui dirigeaient le programme de l’extérieur ont donné l’ordre de mettre le feu à toutes les plantations. C’est d’un rare cynisme ! L’effort de guerre n’était autre que prétexte d’asservissement.

L.N. : Fallait-il que l’État haïtien invente une nouvelle fiction pour investir l’esprit de ses citoyens pour mieux les déposséder de leurs terres : la campagne antisuperstitieuse serait-elle liée à la SHADA, selon vous ?

M.G. : Toutes les informations que j’ai recueillies permettent d’affirmer que la campagne dite des rejetés accompagnait dans les faits les dépossessions massives. Des paysans en ont témoigné. Et la presse de l’époque a vivement dénoncé ces persécutions. D’ailleurs un scénario pareil a été enregistré sous l’occupation américaine entre 1922 et 1925, avec la persécution et l’arrestation de centaines de paysans pour leur foi vaudou. Des persécutions qui coïncidaient avec les moments forts de dépossession.

L.N:De la même manière que notre société a le génie de s’inventer des histoires pour farcir le cerveau de son peuple, le moment n’est-il pas venu de nous créer de nouvelles fictions qui nous permettraient de lire une autre page d’histoire haïtienne ?

M.G. : SHADA en tant qu’ouvrage doit encourager la réflexion et l’action constructive. Comprendre le passé, c’est se donner les instruments de compréhension du présent. C’est se donner la possibilité de sortir des sentiers battus. Et, plus que la fiction, il faut à ce peuple une nouvelle utopie, un rêve… mais plus encore, une direction politique révolutionnaire.

Propos recueillis par Claude Bernard Sérant

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