La vie éternelle de René Depestre

Publié le 2017-11-28 | lenouvelliste.com

Le cinéaste Arnold Antonin, avec « René Depestre, on ne rate pas une vie éternelle », invite au voyage. Voyage sur les traces d’un poète, d’un homme libre et engagé, voyage aussi pour rencontrer des hommes et des femmes qui, comme lui, ont rêvé de changer le monde et qui l’ont changé d’une certaine manière.

Ils s’appellent Nicolas Guillen, Che Guevara, Wilfrido Lam, Aimé Césaire, Léopold Sedar Senghor, Pablo Neruda, et leurs chemins ont croisé ceux de René Depestre qui nous livre dans ce documentaire un témoignage qui permet de comprendre certains aspects du XXe siècle et du début du XXe. « René Depestre, on ne rate pas une vie éternelle » retrace un parcours politique et littéraire.

Il a fallu faire des voyages, prendre le large plusieurs fois, de gré ou de force, pour ramener sur des rives qui sont peut-être les dernières, ces morceaux de vie et de monde, sans nul regret ; ces chapitres qui disent que nos folies, même si elles ont l’air de se ressembler, ne peuvent souvent pas vivre ensemble.

René Depestre a connu des ruptures, des accostages heureux, des désillusions, des bonheurs immenses. C’est debout devant un pupitre qu’il écrit, qu’il réconcilie Jacmel avec Port-au-Prince, avec Paris, avec Prague, avec La Havane en passant par d’autres lieux jusqu’à Lézignan Corbière où il vit et produit. Le bilan est à la fois beau et triste. Le siècle dernier a été époustouflant, plein d’espoirs. Le marxisme a laissé entrevoir un monde égalitaire, un monde où les valeurs humaines seraient mises ensemble mais, au bout du compte, ce ne fut pas cela.

Visages et images retrouvés dans ce documentaire d’Arnold Antonin font remonter des interrogations sur la transformation des révolutions, l’évolution de certaines idéologies, le parti pris des hommes et des femmes, les compromis qu’il faut faire avec soi-même, avec et pour les autres. René Depestre est un témoin exceptionnel de la vie politique et intellectuelle de l’après-Seconde Guerre mondiale, il a fait des choix difficiles pour l’époque, choix qui lui ont valu des déboires et des discrédits.

L’auteur de « Hadriana dans tous mes rêves » a vécu bien des vies, il offre des repères dans « On ne rate pas une vie éternelle » ; c’est le film de plus de soixante dix-ans de voyage, de parcours de terres inconnues, d’allers, de retours, d’amitié, d’écriture. « J’aurais dû être un électron libre toute ma vie », dit-il. C’est l’épilogue d’un vieux guerrier qui a tout défié, tout essayé, qui n’a pas gagné de batailles politiques. Mais heureusement qu’il y a la littérature, qu’en tournant les pages des livres de Depestre on peut encore écouter la machine à coudre Singer de sa mère, voir les sourires de ces femmes qu’il a aimées, effleurées, touchées et qui sont devenues de beaux poèmes, de beaux romans. René Depestre aura gagné son immortalité dans la littérature, parce qu’avec la littérature, l’autre est toujours proche. Avec elle, le don de soi est toujours sincère.

« René Depestre, on ne rate pas une vie éternelle » est un ticket d’entrée chez un écrivain majeur dont l’œuvre est attachée à Haïti ; il se dit sans complexe être un Franco-Haïtien. Quand on a vu et vécu tellement de choses, rêvé pendant longtemps le rapprochement des peuples, quand on vous a si souvent demandé de déshabiter, vous avez le droit d’être d’où vous voulez.

L’écrivain de 91 ans se décrit dans le documentaire d’Arnold Antonin comme un artisan, un homme qui aime la vie, qui a su lui donner un sens, ce sens qui est, en final de compte, ce qu’on appelle l’éternité et que l’on n'a pas le droit de manquer.

« René Depestre, on ne rate pas une vie éternelle », film d’Arnold Antonin, 1h 40 mn.



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