Conjoncture

Que doit-on retenir de ce lundi sanglant à Martissant?

Publié le 2017-11-14 | Le Nouvelliste

Niché dans les hauteurs de Martissant, Grand-Ravine, a été le théâtre de violence, le lundi 13 novembre 2017. La police a annoncé la mort de deux agents de l’Unité départementale de maintien de l’ordre, UDMO, impliqués dans l’opération lancée à l’aube dans ce quartier où, depuis des lustres, des bandits lourdement armés imposent leur loi. À côté des deux morts, quatre policiers de l’UDMO sont sortis blessés.

Le récit de la police accuse le pasteur Louis Armand, un éducateur de longue de l’Union évangélique baptiste d’Haïti (UBEBH) comme étant celui qui a « induit en erreur » les policiers en les conduisant à un dépôt censé être une cachette d’armes où des bandits embusqués ont ouvert le feu avec des armes de guerre sur les policiers. La police a informé que trois bandits présumés ont été « stoppés » (tués) et 31 personnes appréhendées seront déférées devant leur juge pour les suites de droit. Parmi les personnes appréhendées, le pasteur Louis Armand, ex-membre de la commission de vérification électorale mis en place par l’administration Privert-Jean Charles.

A aucun moment, lundi, la police, dans les comptes rendus au public, n’a informé de la mort d’autres personnes. Le président Jovenel Moïse, le même jour, dans un tweet, a écrit qu’il est « profondément touché par l’assassinat ce 13 novembre de deux agents de la PNH à Grand-Ravine dans le cadre d’une opération policière. J’en profite pour transmettre mes profondes sympathies à leurs familles ».

Le Premier ministre Jack Guy Lafontant, chef du Conseil supérieur de la police nationale (CSPN), lundi aussi, sur Tweeter, a exprimé ses « profondes sympathies » et ses « sincères condoléances aux familles des policiers victimes lors d’une opération policière ».

Lundi soir, petit à petit, des témoignages ont commencé a évoqué la mort de plusieurs personnes, imputées à la police. La mission protestant Union évangélique Baptiste d’Haïti, dans un communiqué de presse, a rejeté la version de la PNH et les accusations « invraisemblables » contre Louis Armand. « La vérité à rétablir est que des policiers sont arrivés très tôt sur la cour du Collège. Le directeur est arrivé vers les 8h45 du matin en dépit du fait qu’on l’avait averti de la tension dans la zone. Les policiers étaient déjà en opération pendant que des élèves rentraient sur la cour de l’école. Un échange de tirs entre policiers et bandits s’est soldé par des morts parmi les policiers. Par la suite, les agents de l’ordre ont ouvert le feu sur le gardien et un professeur de l’école. »

« La mission UEBH réclame une enquête pour déterminer les conditions dans lesquelles sont décédés les vaillants policiers et les innocentes victimes du Collège. Ce massacre survenu sur le campus de la Mission UEBH devra aussi interpeller tout le monde concernant cette bombe à retardement que constitue la zone de Grande-Ravine si on permet qu'elle continue à s'étendre de façon anarchique », lit-on dans le communiqué, soulignant que ce quartier est sous le contrôle des gangs.

Sur les réseaux sociaux, entre-temps, il y a des photos de huit personnes, hommes et femmes, tuées par balle. La police est accusée par certains d’avoir exécuté des gens en représailles, après la mort des deux agents de l’UDMO.

Que doit-on retenir de ce lundi sanglant à Martissant ? La tentative de réponse à cette question pose une kyrielle de questions. D’abord au niveau opérationnel. Pourquoi ce sont des éléments de l’Unité départementale de maintien d’ordre (UDMO), apparemment en première ligne, qui sont tombés ? Cette opération sur un terrain connu, hostile, occupé par des bandits munis d’armes d’assaut, avait-elle mis en première ligne le groupe d’intervention de la PNH (GIPNH) communément appelé Swaat Team ou la Brigade de recherche et d’intervention (BRI), en principe équipés et formés pour ce genre d’opération ? Quid de l’efficacité du renseignement dans le cadre de cette opération, de l’effet de surprise ? Lors de l’opération, par rapport à la puissance de feu des gangs armés, des blindés légers ont-ils été mobilisés pour réduire les risques de blessures létales au moment des pénétrations de bâtiments, de vérification, in situ, de poches de résistance, de caches d’armes ?

Si des failles au niveau opérationnel n’ont pas mitigé les risques, il faudrait, de manière courageuse et responsable, poser le problème et trouver des solutions. En termes d’équipements appropriés pour tous les policiers, spécialisés ou non, qui réalisent des interventions dans des zones à risques. Des casques, des gilets par balle d’armes de poing et de fusils d’assaut. Les équipements tactiques appropriés à chaque théâtre d’opération ne devraient être un luxe.

Cela dit, pour certains, des policiers en colère après la mort de leurs deux frères d’arme ont commis des exactions contre des membres de la population. Aucune enquête indépendante ne confirme pour le moment ces exactions qui, si elles étaient effectivement commises, seraient inexcusable et répréhensibles. Le devoir d’exemplarité, les conditions de l’usage de la force mortelle sont imposables à nos policiers. La perception que des policiers pourraient s’adonner de manière aveugle à des actes de représailles peut nuire à la qualité des relations de la PNH avec les membres des populations vivant sous le joug des gangs armés.

Sans avoir à forcer sur les traits, la mort de deux jeunes policiers en devoir est un drame, une perte pour leurs familles et pour la société. Ils ont accepté l’idée et de fait consenti le sacrifice ultime dans l’effort de sécuriser nos vies et nos biens. Il y a aussi un devoir d’empathie, d’humanité et de vérité vis-à-vis du citoyen ou de la citoyenne anonyme fauché (e) par des balles dont on devra déterminer l’origine.

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