Compte à rebours pour le Prix des 5 continents de la francophonie

La nouvelle est connue de tous. Trois haitiens figurent sur la liste finale du Prix des cinq continents de la francophonie: Néhémy Pierre Danhomey pour Rapatriés, paru aux Editions du Seuil; Gary Victor pour Les temps de la cruauté paru aux editions Philippe Rey; Louis Philippe Dalembert pour Avant que les ombres s’effacent, paru aux Editions Sabine Wespieser. Le prix sera remis le vendredi 6 octobre, à la foire du livre de Frankfort dont la France est l’invitée d’honneur cette année. Nous publions, un extrait proposé par l’Organisation Internationale de la Francophonie du livre de Louis Philippe Dalembert qui a déjà obtenu le Prix France bleu des libraires et le Prix Orange en France.

Publié le 2017-10-05 | lenouvelliste.com

“Dans l’intervalle, ses nouveaux compatriotes, eux, allaient s’adonner à leur sport préféré : se réveiller après le passage du train, devoir courir derrière comme des dératés et s’étonner de n’avoir pas pu le rattraper. Personne à la légation : ni le premier secrétaire, habitué pourtant à lui parler quasiment tous les jours, ni le ministre plénipotentiaire, ni la secrétaire ne semblèrent s’être aperçus de son absence le mercredi où il aurait dû venir retirer ses documents. Madame Faubert, elle, avait attribué sa défection au petit déjeuner des deux jours suivants à quelque nuit ardente dans les bras de sa maîtresse ou d’une de ces Parisiennes aux mœurs plus volatiles que celles d’une cocotte, ou encore passée à faire la bringue avec Roussan pour fêter sa citoyenneté nouvelle, et son compère l’aurait mis à dormir dans les draps peu clairs d’un hôtel de passe bon marché. La jeunesse jouit de ressources inépuisables, se dit-elle, nostalgique de leur causerie matinale. De son côté, inquiète de ne pas voir Ruben honorer le rendez- vous du jeudi soir pour célébrer l’acquisition de sa nationalité, l’épouse du diplomate dominicain s’en informa auprès du poète, prête à lui reprocher d’avoir débauché son jeune amant, que si c’était le cas, elle lui arracherait les yeux, Roussan ne semblait pas savoir de quoi elle était capable. Ce n’est qu’à ce moment-là, le vendredi en fin de matinée, que tout ce beau monde commença à s’activer.

À partir de là, ils furent comme ces fourmis noires dites folles, s’agitant dans tous les sens, s’emmêlant les pinceaux entre ordres, contrordres, initiatives personnelles, dont on oubliait d’informer les collègues qui, une demi-heure plus tard, prenaient les mêmes. Les uns téléphonèrent aux hôpitaux, les autres aux morgues, qui d’autre à la police. Qui encore préférant s’adresser aux pompiers ; les Parisiens, c’est connu, font plus confiance aux sapeurs qu’aux poulets. Au commissariat du quartier, où Roussan se rendit à l’heure du déjeuner, il tomba sur un aspirant gardien de la paix qui le convia à repasser dans l’après-midi. Son statut de diplomate et l’urgence de la situation ne changèrent en rien le refus du bleu boutonneux de recueillir la déposition : en l’absence de ses supérieurs, il lui était interdit de décider quoi que ce soit, sous peine d’une réprimande verbale pouvant aller jusqu’à l’avertissement écrit, il était désolé, glissa-t-il courtois. En attendant, hôpitaux et morgues n’avaient enregistré personne correspondant au signalement fourni : un homme roux d’environ un mètre quatre-vingt-cinq, répondant au nom de Ruben Schwarzberg et s’exprimant avec un fort accent allemand.

Le ministre plénipotentiaire, dans tous ses états, reprocha au premier secrétaire de s’être réveillé trop tard, lui qui avait déjà câblé un message au ministère pour se féliciter d’avoir octroyé la citoyenneté haïtienne à un ressortissant allemand, médecin de surcroît, persécuté dans son pays du fait de ses origines juives. Pour l’austère homme de lettres, la vie n’était pas que fête, comme semblait le croire son jeune collègue. Le poète se jura à part soi de retourner tout Paris, d’assécher la Seine même s’il le fallait, pour retrouver son ami, vivant, sur ses deux pieds militaires ; ou, sinon, le cadavre-corps, afin de lui offrir une sépulture digne de son rang. On ne laisse pas un chrétien-vivant dans la nature comme ça. Quoi qu’il en soit, il le retrouverait. Marie-Carmel accourut à la légation, toute réserve bue, le cœur et le corps en émoi, se retenant toutefois de déverser ses larmes sur les fauteuils en velours de la représentation diplomatique. Madame Faubert ne savait plus où donner de la tête. Elle s’adressa d’abord à un jeune rabbin de ses connaissances, futur représentant de l’Union générale des Israélites de France, très actif dans l’accueil de ses coreligionnaires dans l’Hexagone et de leur exfiltration de l’Allemagne nazie vers des cieux plus cléments. Le cœur serré par l’angoisse, la poétesse téléphona ensuite à des journalistes amis, au cas où ils auraient eu à traiter de la disparition pour les «chiens écrasés». Son cœur se noua à l’idée. Elle imaginait déjà le titre : «Un jeune réfugié allemand du Saint Louis retrouvé mort sur les berges de la Seine.» C’était de sa faute, elle aurait dû réagir plus tôt. Elle s’en prit à Roussan, censé veiller sur son protégé, menaça le poète, qui inaugura ce jour-là son courroux, de ne plus lui adresser la parole s’il était arrivé le moindre malheur au petit : «Vous autres, Haïtiens, vous prenez tout à la légère.» Vers la fin de la matinée, par l’entremise du ministre plénipotentiaire, l’affaire atterrissait sur le bureau du ministre des Affaires étrangères français.”



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