« L » est dans la ville

Publié le 2017-06-14 | lenouvelliste.com

Ecrire c’est prendre des risques. C’est peu dire que Théodore Achille en a pris en écrivant « L », roman paru aux Éditions Fardin et qu’il signe à Livres en folie les 15 et 16 juin prochains. Elle, prénom du personnage principal, fait le choix de revenir dans son pays natal après des années passées en France. Elle trouve une ville changée, bouleversée, qui s’est inventé d’autres codes et subit de plein fouet les conséquences de la surpopulation, de la défaillance des institutions et d’une mauvaise gestion endémique. C’est difficile, quand on se réfère à l’histoire récente de notre pays, de lire « L » sans désaccords avec l’auteur. Le parti pris du narrateur peut laisser quelquefois songeur. Mais ce n’est, à tout prendre, pas le meilleur angle pour parler de littérature. Les livres sont des lieux vastes dans lesquels l’écrivain, guidé par le narrateur, ou l’inverse, exerce un pouvoir qui lui permet de dire, de montrer, d’interpréter. Et sous couvert de tout ce qui est offert au fil des pages, au fil de l’histoire, le roman devient part entière de notre histoire et réussit à montrer cette part que nous cachions jusqu’alors ; parce que l’histoire on la connaît aussi, la musique on l’entend également, de même que cette détresse qui fait que nous marchons lentement dans le désastre des autres, désastre qui est – c’est le cas dans « L -, la matière première de l’écrivain et le lieu d’où il restitue, avec avantage, tout ce qu’il a pris du monde. On est d’abord du pays que l’on choisit, souvent celui dans lequel on naît, même quand il est défait, exsangue, sombrant un peu plus avec chaque cyclone, chaque trouble politique. Et ce pays peut devenir, c’est ce que Elle nous apprend ou nous confirme, la seule qui permette de prolonger ses pas, de trouver un sens à sa vie. Elle y débarque donc avec ses souvenirs de l’ailleurs, quand même doux, avec son organisation, ses musées, sa culture et le souvenir de Bernard, ami et amant à qui elle n’a pas dit au revoir « pour ne pas pleurer, pour le désir de finir avec le plaisir, pour ne pas se pencher dangereusement vers les charmes infinis de la séduction irrésistible ». Elle se réapproprie les lieux, apprend les nouvelles configurations et le narrateur pose un regard vitriolé sur les choix des décideurs de ces dernières décennies, entre colère et nostalgie. L’auteur convoque tout au long du livre des poètes, romanciers, musiciens, de différentes tendances et cela lui permet de distiller l’histoire, d’apaiser quelquefois, ou laisse le lecteur pantois ou amusé comme quand il parle de l’auteur qui a écrit « Eros dans un pousse-pousse à Pékin ». « L » prend beaucoup de liberté avec les voix et le temps. Le roman est une construction qui revendique presque toujours le réel, le réinventant quelquefois, le défiant souvent. Les repères temporels sont flous dans « L » et le manichéisme est trop flagrant pour ne pas être dérangeant entre la finesse de ceux qui vivent en haut et l’inachèvement de ceux qui vivent en bas. On ne sait pas trop à quelle époque on est. Volontairement, il nous semble, l’auteur fait de grandes enjambées qui laissent un peu perdu. Il a commis aussi ce qu’il appelle lui-même un « inceste littéraire » en introduisant une nouvelle à l’intérieur du récit qui déconnecte tellement de l’ensemble que l’on est tout surpris de revenir à l’intrigue principale ; mais cette audace n’empêche pas que l’on ait envie de terminer la lecture de « L », et cela indique clairement qu’il a réussi son pari. « Elle » est une belle expérience de lecture. On apprécie le soin qui a été mis dans la fabrication du livre, la moindre des attentions, vous me direz, pour un éditeur. Théodore Achille a fondé et dirigé les Editions Plume et Encre à Montréal. Chacun peut prendre sa part de colère, de nostalgie ou de refus dans « Elle » et être dans le territoire intranquille de Théodore Achille ou de Elle. La littérature a souvent plus de questions que de réponses et c’est pour cela qu’elle est infinie.


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