Textile : des syndicats disent non au renouvellement des membres du CSS

Des syndicats s’opposent au renouvellement des membres du Conseil supérieur des salaires. Méfiants, ils dénoncent une « stratégie dilatoire » alors que l’Etat donne des gages et que la médiatrice du secteur textile appelle au dialogue.

Publié le 2017-05-29 | lenouvelliste.com

Ni pancartes, ni attroupements. L’attirail de débrayage n’est pas visible à la Sonapi, un peu après midi, lundi 29 mai 2017. À l’entrée de quelques usines, des sacs à main sont rangés dans des casiers. Plus d’une dizaine de policiers de l’UDMO papotent, assis à l’arrière d’une camionnette blanche garée à l’ombre, presque à l’angle des rues 1 et C. À part le soleil de plomb qui écrase ce parc industriel situé dans les parages de l’aéroport international Toussaint Louverture, il n’y a apparemment rien à signaler. « On a repris le travail samedi », a confié un employé, badge Hansae suspendu sur le sternum. «Pourtant, rien n’est encore réglé », a-t-il dit sèchement avant de partir. Le calme est trompeur, le conflit n’est pas vidé entre les ouvriers qui veulent 800 gourdes comme salaire minimum et les patrons des factorys qui l’estiment irréaliste. « Le Sonapi fonctionne à 90 % aujourd’hui. Cela ne veut pas dire que le problème est résolu », reconnaît l’industriel Georges Sassine, président de l’Association des industries d’Haïti (ADIH), joint en milieu d’après-midi. Georges Sassine, l’un des pontes et visage du secteur depuis des années, au détour d’une phrase, clarifie dans ce contexte survolté de conflit social. « Je n’ai jamais dit que j'étais contre l’ajustement de salaire minimum. Je n’ai jamais vendu le bas salaire d’Haïti. Je vends la proximité et la disponibilité de trouver des travailleurs et la loi Hope », a insisté Georges Sassine qui, entre-temps, ronge ses freins, attend l’État, attend la remobilisation du Conseil supérieur des salaires (CSS), comme l’avait recommandé le président Jovenel Moïse il y a quelques jours. « Le secteur privé a envoyé les noms de ses représentants depuis deux semaines. C’est à l’État de faire le reste du travail. Pour le moment, il n’y a rien. Nous attendons », a indiqué le président de l’ADIH. L’État a emboité le pas, a confié au journal le ministre des Affaires sociales, Roosevelt Bellevue. Côté syndicat, des responsables sont plus que méfiants. Yanick Étienne, membre du directoire de Batay Ouvriye, souligne d’emblée que sa structure ne désignera personne, aucun représentant au CSS. Elle assimile l’approche du chef de l’État à « une forme de dilatoire ». Parce que la remise sur pied du CSS peut prendre du temps, la syndicaliste a indiqué qu’il fallait considérer le dernier rapport du CSS comme base de discussion. Il faut reprendre, analyser les indicateurs économiques pour faire de nouvelles recommandations alors qu’il y a urgence pour empêcher que l’on perde les commandes, a poursuivi Yanick Etienne, qui a pris le soin de mettre en avant toutes les batailles menées pour la mise sur pied du CSS. C’est le timing de la remobilisation du CSS qui pose problème. La syndicaliste est pour un salaire minimum à 800 gourdes négociables et la liberté d’établir des conventions collectives entre ouvriers et patron pour le salaire de production qui, dans certaines usines, est déjà à 600 gourdes, 800 gourdes, a indiqué Yanick Etienne. Sa stratégie, pour le moment, se résume en deux mots : négociation et mobilisation ». La mobilisation va se poursuivre si les revendications des ouvriers ne sont pas satisfaites, a indiqué Yanick Etienne qui a dénoncé la répression policière et la révocation de beaucoup d’ouvriers syndiqués dans le cadre de ce mouvement. Sans ménagement, elle tance le président Jovenel Moïse. Le chef de l’État s’est aligné sur la « position de l’Adih », a affirmé la syndicaliste, qui dit se référer à la dernière intervention publique du président et à la répression contre les ouvriers. « Nous sommes méfiants. C’est ce président qui a augmenté le prix de l’essence, qui a accepté la position de l’ADIH qui a demandé la répression contre les ouvriers qui revendiquent», a rappelé la syndicaliste. Sur une corde encore plus raide, Dominique St-Eloi. « La remobilisation proposée par le CSS est un piège tendu par le gouvernement et le patron pour faire traîner le dossier », a-t-il balancé en égrenant ses revendications. 800 gourdes, non-paiement de 13 % d’impôt sur le revenu et avantages sociaux. « En milieu de journée, nous étions plusieurs centaines à aller le dire devant le ministère des Affaires sociales », a revendiqué Dominique St-Eloi, qui parle au nom du CNOHA, PLACIBO, GOSTRA/CTSP, les syndicats à l’origine de ce débrayage. Le ministre des Affaires sociales rassure par rapport à la reconfirmation des membres du CSS. « Il n’y a pas de dilatoire. S’ils pensent qu’il y a dilatoire, ils n’ont qu’à envoyer leurs membres et la machine sera mise sur pied. La résolution du problème tient le gouvernement à cœur », a assuré le ministre des Affaires sociales, Roosevelt Bellevue, soulignant que « la question de l’ajustement salarial est incontournable ». « Nous ne pouvons pas nous substituer au CSS. La mission du président est de défendre la nation et les intérêts de la nation. C’est normal d’avoir un ajustement selon les échanges que nous avons eu avec plusieurs acteurs », a expliqué Roosevelt Bellevue. « J’estime que le CSS a une mission importante en termes de régulation, de médiation et même d’impulsion du climat des affaires. Nous allons voir comment leur donner les moyens indispensables par rapport à leur mission », a promis le ministre des Affaires sociales et du Travail. Pour Josseline Colimon Féthière, nommée médiatrice spéciale du travail dans le secteur textile depuis 2012, « il faut s’asseoir et discuter ». « Le dialogue est possible. Le dialogue est le seul moyen que nous avons maintenant pour sortir de cet imbroglio, de cette crise », a-t-elle appelé, soulignant qu’il faut mettre les vrais problèmes sur la table. « Le secteur textile est le seul secteur régulé, contrôlé chaque trimestre sur sa conformité par le BIT, à travers Better Work », a mis en avant Josseline Colimon Féthière, qui évoque les chiffres pour montrer l’importance de ce secteur pour l’économie nationale. « J’espère que cela changera mais actuellement, c’est le secteur textile qui représente 90 % de nos exportations. Ce secteur a plus de 40 000 emplois et en 2018, avec les investisseurs qui ont déjà payé leurs loyers pour s’installer en Haïti, on devra avoir 20 000 emplois supplémentaires », a indiqué Mme Féthière, ex-ministre du Commerce et de l’Industrie. Sur la désignation de nouveaux membres du CSS, Josselince Colimon Féthière souligne que « le mandat du CSS était terminé ».«Les différents secteurs ont répondu pour envoyer leurs représentants. Il n’y a que le secteur syndical qui n’a pas encore désigné ses représentants », a-t-elle dit. Sur le timing du renouvellement que dénoncent les syndicats, elle souligne que « chacun a sa manière de fonctionner ». « J’ai suggéré une prolongation de leur mandat pour aller plus vite. Pour que l’on ait les rapports qu’il faut pour savoir dans quel sens le CSS allait faire ses recommandations », a révélé Josseline Colimon Féthière, qui ne jure que par le dialogue entre les différents acteurs du secteur. Le CSS, instance composée de neuf représentants de l’État, du patronat et des syndicats, est chargée, conformément à la « loi Steven Benoît », de faire des recommandations sur les salaires minimums en cas d’augmentation de 10 % de l’inflation. Roberson Alphonse


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