Soupe de l’indépendance : aux confins d’une tradition bien ancrée

Mets hautement symbolique, la « soup joumou » est consommée par la quasi-totalité des Haïtiens, d’ici et de la diaspora. Cette année, la faible production de giraumon, causée par l’ouragan Matthew dans le grand Sud, et, par ricochet, l’augmentation de son prix, n’a pas diminué d’un iota l’engouement des Haïtiens pour célébrer leur indépendance.

Publié le 2016-12-29 | Le Nouvelliste

National -

Ce 18 décembre, Jean Samuel s’apprête à se rendre à Arniquet pour regagner son logis familial, après avoir passé trois jours à Canapé-Vert, aux côtés de ses enfants qui étudient à Port-au-Prince. En plus de son petit sac à dos, le quinquagénaire ne veut surtout pas oublier ses deux giraumons qu’il a achetés à la capitale. « Papa, pourquoi tout ce parcours avec deux giraumons ? », lui demande une de ses filles. « Parce qu’il n’y en pas chez moi à cause de l’ouragan Matthew », répond l’homme, laconiquement. « Mais pourquoi tu fais tout ça, juste pour manger la soupe le 1er janvier ? », lui rétorque la fille. Silence pesant. Réponse renvoyée aux calendes grecques. L’hésitation qui règne dans la pièce traduit l’incapacité d’expliquer une tradition. La soupe de l’indépendance est presque une obligation héréditaire. Encore une fois, le 1er janvier, les Haïtiens se préparent à commémorer la libération de leurs ancêtres du carcan colonial et aussi leur autodétermination. Pour l’enseignant en histoire Kerlin François –citant l’historien Vertus Saint-Louis –, manger la soupe chaque 1er janvier, « c’est pérenniser cette expression de fierté, de communion et d’union des cœurs, voulue par les fondateurs de la nation ». Certains historiens avancent que le 1er janvier 1804 tombait un dimanche. Heureuse coïncidence, le 1er janvier 2017 tombe aussi un dimanche. Dans cette perspective, Kerlin François pense qu’il faut saisir cette occasion pour convoquer toutes les forces vives de la nation. « L’histoire n’est pas faite pour raconter, elle est faite pour répondre aux questions du passé que suggère la vue des sociétés présentes. Quand surviennent ces coïncidences, nous devons nous servir de ce prétexte pour mettre tout le monde autour de la table et converger nos actions vers un objectif commun », argue-t-il. Le prix du giraumon a augmenté cette année Au marché Salomon ce mercredi, trois dames dévisent juste derrière un petit mont de giraumon. Difficile de déterminer qui est la marchande avant d’avoir feint de marchander. Matilia, longiligne et visage blafard, vend ses giraumons depuis le début de la semaine. Elle souligne que, contrairement à l’année dernière, ses clients sont moins enclins à se procurer un giraumon. « Il faut au maximum 300 gourdes pour se procurer un gros giraumon. Jusqu’à cette heure, je n’en ai vendu que six», a-t-elle dit, soulignant que le prix a augmenté cette année. Ytan, un autre vendeur, croit connaître la raison de cette augmentation de prix. Il rejette la responsabilité sur le passage de l’ouragan Matthew sur le Sud, l’un des greniers du pays. « Maintenant, on achète uniquement des produits provenant du Nord. Une fois arrivés à Port-au-Prince, les giraumons sont vendus par douzaine à d’autres vendeurs à destination du grand Sud. C’est naturel que cette rareté ait une incidence sur le prix », a-t-il expliqué. Rareté ou pas, France, ménagère d’une institution au centre-ville, s’est tout de même procuré deux giraumons pour préparer sa soupe. « J’en ai acheté deux au bas de la ville au prix de 500 gourdes. J’ai acheté de la viande aussi. Tant bien que mal, je vais manger la soupe en famille », se réjouit-elle. Le giraumon se vendait à un prix similaire dans un marché public à la 2e avenue. Dans un supermarché visité par le journal en fin d’après-midi, on avait besoin de 150 gourdes environ pour acheter 2.5 livres de giraumon. La très prisée « soup joumou », condensé de giraumon, de légumes, de viandes, de tubercules et de pâte, est aussi un prétexte d’amour, de réconciliation et de partage. En effet, on peut la consommer à la maison ou chez un voisin généreux. Quelle que soit la manière, on ne se prive pas de manger à ventre déboutonné. Sinon, le risque de passer la journée à jeun va se multiplier par deux.

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