Il paraît difficile d’aborder le problème d’alimentation en Haïti sans le considérer dans le sens de la sécurité alimentaire surtout dans le contexte postcyclonique actuel. Toutefois, la situation d’insécurité alimentaire en Haïti ne commence pas avec le cyclone Matthew. Selon la Coordination nationale de la sécurité alimentaire (CNSA) et la Solidarité haïtienne pour la sécurité alimentaire (SOHASAN), Haïti faisait déjà face à de sérieux problèmes d’insécurité alimentaire qui rongeaient sa population à la fois rurale et urbaine. Cependant, il n’y a pas que le problème d’insécurité alimentaire comme fait lié à l’alimentation.
À travers cet article, on veut présenter l’alimentation autrement afin d’en dégager un aspect différent de ses simples aspects agronomique (disponibilité), économique (accessibilité), nutritionnel (nutriments) ou juridique (l’alimentation comme droit). Même en tant de guerre ou de catastrophe humanitaire, l’alimentation a une portée sociale qui mérite d’être étudiée ou évaluée avec les outils de la sociologie. Les journées alimentaires, les repas, les lieux de restauration, les comportements alimentaires, les manières de manger, la socialisation alimentaire, le changement des habitudes alimentaires et bien d’autres aspects sont donc les éléments socioculturels de l’alimentation. En tout temps, on retrouve ces éléments dans l’alimentation des Haïtiens. Dans ce sens, on pourrait bien parler d’une sociologie de l’alimentation en Haïti en dépit des obstacles auxquels ce champ fait face.
La sociologie est l’une des disciplines des sciences humaines et sociales qui se démarque de plus en plus des rapports sociaux de production et des conflits qui l’intéressaient à son origine. Elle est aujourd’hui l’une des disciplines des sciences humaines et sociales qui s’investit particulièrement à la réflexion autour du fait social alimentaire. Cependant, l’investigation de la sociologie d’aujourd’hui sur l’alimentation jusqu’à l’étude d’un fait social alimentaire a été relégué au second rang, parce que celle-ci n’était pas véritablement le centre d’intérêt du regard sociologique. Aujourd’hui, à force de constater que l’alimentation répond biologiquement au maintien du corps et à sa régénérescence, mais se réalise définitivement de manière culturelle, la sociologie tend donc à s’imposer pour étudier un fait social alimentaire.
La société haïtienne construit ses propres boîtes dans lesquelles elle classe les aliments consommables selon des critères de préférence, de disponibilité qui la différencient des autres sociétés. Ce classement a comme résultat la mise en place de règles très complexes que les Haïtiens adoptent de façon plus ou moins inconsciente. Toutefois, la société haïtienne n’est pas homogène. Manger est aussi une affaire de classe sociale. De ce fait, le bourgeois haïtien n’accomplit pas l’acte de manger et de boire de la même manière qu’un paysan haïtien. En fait, les Haïtiens adoptent les règles d’accomplissement de l’acte de manger et de boire selon les contraintes de leur classe sociale. Ils apprennent ces règles à travers un processus de socialisation alimentaire. Par exemple, la table n’est pas seulement ce qu’elle est dans son sens physique. Pour le jeune Haïtien, elle est l’institution et le lieu de la contrainte et de l’obéissance dans le sens durkheimien du terme. Selon C.D. Rath (1982), elle est aussi l’institution et le lieu de l’exercice et du contrôle des comportements microsociaux : les attitudes, l’acte de manger, le fait de mâcher, l’autocontrôle, etc.
L’acte de manger et de boire dans l’histoire de l’humanité a toujours été une question collective qui se trouve au centre de l’organisation sociale. Manger est affaire de partage, de répartition, de distribution, d’échange et de répétition. Le lien social passe par la nourriture et il la régule. Les aliments, selon la culture, se diffèrent entre eux en termes de ce qui est aliment rare, bon, très délicat, très désirable et plus chers que d’autres. La nourriture, selon la perspective culturaliste de M. Mead (1945), est aussi à l’origine des relations entre les statuts sociaux, les classes sociales, les castes, etc.
L’alimentation est une fonction vitale qui se retrouve dans l’emploi du temps des habitants de nos sociétés. Dans la société haïtienne, la culture participe à la sélection de tous les nutriments qui sont mangeables. Par exemple, la viande du chien est un nutriment parce qu’elle est riche en protéine. Mais, même en se basant sur l’apport protéique du chien, nous ne faisons pas aujourd’hui l’erreur de mettre cette viande dans la composition de nos repas.
Devant le constat de manque de recherche sur les aspects socioculturels de l’alimentation, il nous faut bien une sociologie de l’alimentation ou une sociologie des habitudes alimentaires.
Pour une approche sociologique de l’alimentation en Haïti
Il paraît difficile d’aborder le problème d’alimentation en Haïti sans le considérer dans le sens de la sécurité alimentaire surtout dans le contexte postcyclonique actuel.
Jhon-Kelly Monacé, Sociologue
Membre de la SOHASAN
johnkellymonace@yahoo.fr
21 oct. 2016 — Lecture : 4 min.