Un chef d’État corrompu sublimé
Causalité
Haïti, terre qui vit la sociologie politique des Nègres se conjuguer avec la connaissance et le savoir-faire insulaires pour damer le pion à l’Europe esclavagiste, est peut-être le seul pays dans la modernité contemporaine où des chefs d’État corrompus sont récompensés au mépris de la morale, des règles établies et admises. Trois corrompus condamnés, dans le Procès de la Consolidation au début du siècle dernier, deviennent présidents de la République au nom de la corruption que le régime élitaire a érigée en système après le coup d’État contre Dessalines le 17 octobre 1806. Résultante de la conspiration de l’élite qui voulait s’approprier pour elle seule la propriété coloniale dont elle revendiquait la légitimité sans tenir compte des victimes expiatoires des colons.
Quoiqu’inéligibles selon les lois de la nature et humaines, les sieurs Cincinnatus Leconte, Tancrède Auguste et Vilbrun Guillaume Sam furent respectivement présidents d’Haïti d’août 1911 à août 1912, d’août 1912 à mai 1913 et de mars-juillet 1915. Loin de combattre et de barrer la route à ces fieffés coquins corrompus, l’élite de l’époque a au contraire focalisé ses critiques calomnieuses contre le président Nord Alexis qui avait intenté une action en justice contre les fraudeurs et faussaires de la dette flottante de l’État. Cette attitude élitaire déloyale et antinationale a continué à se perpétuer dans la modernité actuelle, malheureusement.
On a eu, dans l’histoire récente, le président René Garcia Préval qui ne s’était pas contenté de liquider des agences autonomes de l’État, construites avec la sueur et l’argent du prolétariat national. Il a eu l’indigne faculté d’aller jusqu’à l’Office national d’assurance vieillesse-ONA pour vider les fonds des salariés contre lesquels il semble développer une haine maladive. Toute cette politique du pire, il l’a accomplie au nom de la corruption au sein de laquelle il occupe une place importante dans le noyau dur formant la pyramide. L’ancien président Préval est pourtant crédité de bonnes notes pour s’être comporté comme un vrai patriarche de la démocratie haïtienne pendant ses deux quinquennats, d’après des experts en sciences po et des docteurs ès- lettres d’ici. L’élite du savoir haïtien n’a tiré aucune leçon de son passé répréhensible, et déraille.
Libre de sa pensée et de ses actes, cet autre observateur de terrain pense que quand on examine un phénomène et qu’on s’y penche seulement sur ses effets visibles sans se donner la peine d’en chercher les causes réelles qui l’ont produit, il lui paraît évident qu’on aboutisse à des conclusions étriquées, sinon approximatives pour l’essentiel. Il est assez facile et simpliste de juger un chef d’État sur sa bonhommie, son entregent et sur sa finesse politique, comme on dit de lui dans la presse de l’époque, de s’abstenir sur les actes officiels et les actions de son gouvernement. Des données d’appréciation qui autorisent pourtant quelqu’un à émettre un jugement de valeur si, bien sûr, c’est le but qu’il poursuit. En matière d’exercice du pouvoir politique au plus haut niveau de l’État, par voie de déduction logique, l’analyste ou l’observateur avisé s’intéresse particulièrement à la nature des résultats et de leur valeur. Dans la balance politique, l’amabilité ou l’affabilité pèse très peu.
Sous l’administration du président Préval et dans l’accord du 17 octobre 1997, l’État d’Haïti a concédé sa souveraineté au profit d’un État tiers, l’État fédéral des États-Unis qui a pu transformer la coopération entre les deux États en un rapport de tuteur à mineur sous prétexte de combattre le trafic illicite de stupéfiants. Dès lors, l’aviation américaine peut librement survoler l’espace aérien haïtien et la marine américaine peut-être aussi présente dans ses eaux territoriales. Avec, en plus, le droit de débarquer sur la terre ferme en vue de poursuivre des narcotrafiquants haïtiens ou étrangers. Nombre de citoyens haïtiens (hommes d’affaires, hauts gradés de la police nationale et même un parlementaire) ont été appréhendés par des agents de la DEA et du FBI (The Drug Enforcement Agency and Federal Bureau of Investigation). Sur le sol haïtien même. Ensuite, de concert avec le gouvernement liquidateur, ils sont transférés aux États-Unis pour les suites «que de droit».
Bien que ces agissements extraterritoriaux ne soient pas présents dans la législation haïtienne et; même s’ils s’y trouvaient, l’État demandeur en matière d’extradition devrait suivre les procédures et règlements légaux y afférents. Il ne s’agit même pas de cas d’extradition dans le présent cas d’espèce, mais de transfèrements d’une personne ou d’un groupe de personnes d’un lieu à un autre. Plaise donc aux détracteurs traditionnels de consulter l’indigne accord survenu le 17 octobre 1997 dans le Moniteur no 59.
Sous son administration également, beaucoup d’ouvriers et de salariés ont été jetés à la rue après la vente à l’encan des institutions autonomes de l’État, notamment la Cimenterie d’Haïti et la Minoterie d’Haïti dans le cadre du capitalisme monopoliste. Là où le capital étranger domine le marché. Là où la bourgeoisie bureaucratique locale ne joue qu’un simple rôle de réceptacle.
Situation contraignante qui n’est pas faite pour faire naître et grandir une bourgeoisie nationale proprement dite. Une perspective dont la matérialisation concrète ne dépend pas seulement de la bourgeoisie commerciale et industrielle, mais également des crédits qu’elle peut obtenir auprès de qui de droit, et surtout l’apport créatif des techniciens et des professionnels qui peuplent la bourgeoisie dans ses deux dimensions historiques. La grande qui détient les moyens privés de production et d’échange; et la petite bourgeoisie qui est toujours à la traîne de sa grande sœur, communément appelée « classe moyenne ». Elles défendent, toutes deux, des intérêts et des valeurs communs, c'est-à-dire l’idéologie capitaliste qui est à la base de leur quête.
Pis encore: nombre de fonctionnaires publics s’étaient trouvés dans la pénible obligation de mettre involontairement fin à leur carrière au risque de se voir révoqués sans solde, dans le cadre du départ forcé (« départ volontaire ») et du licenciement ou du débauchage (« dégraissage »). Deux termes génériques qui ont conduit le programme du gouvernement vachement libéral du président René Garcia Préval. Ces malheureux infortunés devaient, malgré eux, grossir l’armée des chômeurs déjà pléthorique, dont l’existence oscille entre les fanges de l’humiliation et le seuil extrême de l’aliénation humaine en attendant leur mort clinique.
Le fait de ne pas bâillonner la presse, ou de ne pas exercer la dictature politique n’est pas un argument qui puisse disculper un chef d’État quant au processus historique de transformation endogène de la société, quant à l’émancipation sociale découlant des opportunités à chances égales dont il peut faire preuve et quant à la quantité de liberté qu’un peuple peut conquérir sous un gouvernement démocratique, ou supposé tel.
L’erreur de la Corporation élitaire, dans son aspect intellectuel opposé à l’aspect affectif du système, a été de croire que les effets d’un phénomène, quel qu’il soit, étaient déterminants dans une analyse logique. Tandis qu’il fallait d’abord l’étudier dans les causes profondes l’ayant engendré; il n’existe pas de phénomène qui ne soit produit sans cause. Dans la notion de causalité, il y a cause suivie de ses effets qui annoncent l’existence du phénomène lui-même.
Remplaçons les lettres par leur valeur du point de vue de l’action du gouvernement sous la présidence de Monsieur René Garcia Préval: sans doute, le phénomène est-il représenté par l’ancien chef d’État et président de la République. Les effets, eux, sont représentés dans leur ensemble par la liquidation systématique des industries nationales, dont la Téléco. Il y a aussi le chômage qui est une des manifestations des effets du phénomène, engendré par la vente à l’encan, mettant ainsi à genoux la population active déjà fragilisée par la précarité endémique. En plus de l’incroyable affaire des prêts scandaleux accordés à certains membres du gouvernement et à des parlementaires acquis à la cause du régime. L’Office national d’assurance-vieillesse (ONA) était au centre de cette opération de siphonnage au détriment des abonnés-cotisants, dont le salaire, tel que concocté dans les officines de la bourgeoisie possédante, ne suffit même pas pour répondre à leurs obligations familiales. Tandis que les bénéficiaires de cette opération mafieuse se sont vus alléger d’un délai de remboursement tout aussi scandaleux, allant de quinze à vingt cinq ans. (Voir le rapport de lULCC).
S’agissant de la cause du phénomène lui-même, elle se définit comme suit: Monsieur René Garcia Préval est issu de la bourgeoisie terrienne du Nord. Comme tel, il s’est conformé aux règles et aux pratiques de la tradition qui régissent le système de gouvernement traditionnel en vigueur dans le pays de'puis toujours. La nature anachronique et passéiste du système est tellement pesante dans la démocratie post-dictature qu’elle défie la modernité porteuse des normes et des lois nouvelles, notamment la Constitution de 1987 prise comme projet de gouvernement susceptible de déboucher sur l’État moderne tel qu’il y est défini.
Depuis son adoption le 10 mars 1987, son référendum approuvé le 29 mars 1987 et sa promulgation le 28 avril 1987, la Charte nationale n’est jamais véritablement appliquée par les pouvoirs publics, notamment par l’Exécutif à qui est dévolue la responsabilité morale et politique de l’appliquer et de la faire respecter. Obnubilé par l’idée de perpétuer le système traditionnel, le président Préval, en exercice, devait au contraire déclarer que « la Constitution est une source d’instabilité »; ce qui laisserait supposer que les lois du régime dictatorial des Duvalier étaient beaucoup plus adaptées et conformes à la tradition gouvernementale. Il s’était même adjugé le droit de prolonger son mandat jusqu’au 14 mai 2011 alors qu’il arrivait au terme constitutionnel depuis le 7 février 2011. Les parlementaires corrompus de l’époque le lui permettaient d'ailleurs. Il avait également obtenu l’adhésion de la respectable société civile haïtienne, formée de gens de la bien-pensance haïtienne. Pourtant, au préambule du document, il est écrit ceci: « Pour instaurer un régime gouvernemental basé sur les libertés fondamentales et le respect des droits humains, la paix sociale, l'équité économique, la concertation et la participation de toute la population aux grandes décisions engageant la vie nationale, par une décentralisation effective...»
S’il pouvait seulement y voir des grandes lignes de l’agenda gouvernemental dans le cadre de la démocratie haïtienne d’après-dictature, il aurait donc réalisé que la Constitution de 1987 n’est pas un lieu de choc ou de contestation, mais elle demeure inapplicable dans un système où corrupteurs et corrompus dominent la politique de l’État dans ses organes de pouvoir comme dans ses institutions les plus sensibles.
Comme les questions nationales ne l’ont jamais préoccupé, il s’est plutôt employé à élargir sans fin l’assiette économique et financière des classes possédantes locales dopées par le capital étranger, en leur accordant des monopoles du marché national et en sapant la classe ouvrière nationale déjà squelettique dans un pays où les quelques industries qui restaient après la tempête vers la fin des années 80 ont été liquidées. Ainsi, après son forfait délibéré, il s’abandonne dans les bras de l’oligarchie qui l'a récompensé pour ses bons et loyaux services au cours de ses deux quinquennats. Forte de douze familles bourgeoises, l’oligarchie traditionnelle domine l’économie nationale transformée depuis peu en une économie d’importation opposée à la production nationale qui jadis avait fait l’honneur d’Haïti tant au niveau de la consommation locale qu’à l’étranger.
Voilà donc, pour l’essentiel, l’image d’un agent-liquidateur officiel qui a profité du vote populaire qu’il a reçu pour déconstruire tout ce que la nature avait permis aux forces productives du pays de réaliser dans des conditions économiques contraignantes, sans avoir la moindre idée de reconstruction et de réorganisation scientifique de l’État. Voilà le portrait d’un président de la République dont la critique bourgeoise tente de faire passer pour un héros de la démocratie haïtienne d’après-Duvalier, sinon que pour un mythe idéalisé de la démocratie nationale toujours balbutiante. Mais peut-être qu’elle pourrait être surpris avec le retour en prison de l’illustre fugitif en cavale depuis le tremblement de terre de janvier 2012, si son procès avait lieu. On s’attendrait alors à d’utiles éclaircissements et de révélations sur les affaires de l’ONA, au procès de Sandro Joseph, sous la direction de qui le hold-up en monnaie sonnante a été rendu possible.
En guise de conclusion: Dans l’univers intellectuel haïtien où traditionalistes et modernistes s’affrontent dans un duel imaginaire, le concept de gauche se révèle un sujet d’amalgame pitoyable dans lequel la distinction entre la gauche révolutionnaire et la gauche réformiste apparaît comme un seuil infranchissable chez ces deux mondes aux accents mythologiques. L’auteur voudrait quand même faire remarquer que, par acquit de conscience, le fait de s’ameublir des connaissances philosophiques orientées vers la gauche comme expression idéologique ne fait pas pour autant de son porteur ou de son exposant un facteur de conscience éprouvée. L'important, c'est le degré de conviction et d’engagement qu’il peut consentir aux côtés des classes laborieuses dans le cadre d’une lutte de libération ou de révolution nationale. Comprenne qui pourra.
Quand la corruption et l’impunité sont récompensées en Haïti
Un chef d’État corrompu sublimé Causalité Haïti, terre qui vit la sociologie politique des Nègres se conjuguer avec la connaissance et le savoir-faire insulaires pour damer le pion à l’Europe esclavagiste, est peut-être le seul pays dans la modernité contemporaine où des chefs d’État corrompus sont récompensés au mépris de la morale, des règles établies et admises.