Dialogues de Morts

J.J. Dessalines et François Duvalier

Publié le 2005-02-03 | Le Nouvelliste

J.J.D: Apparemment, tu fais fausse route...mon cher François. Fr. D.: Mais non, c'est le chemin que m'a indiqué Hermès. J.J.D: Mais c'est le chemin de l'enfer... Fr. D.: C'est bien ce que m'a dit le psychopompe. Il prétend que pour avoir créé un enfer sur Terre, je devrai subir le sort des damnés au Ciel. J.J.D.: C'est très grave cela, nous sommes tous des bienvenus au Paradis. Regarde comme Alexandre Pétion dialogue paisiblement avec Henri Christophe. Ils se sont réconciliés, car ici nul ne doit avoir ni rancune ni chagrin. Au fond, là-bas, j'observe Toussaint et Rigaud qui s'amusent à jouer à la pétanque. Ici il n'y a plus de ressentiment, de haine et d'hostilité. Tandis que là-bas, tu devras vivre avec les affres de la vengeance, les tourments du remords et tu ne seras jamais tranquille. Fr.D.: Et jusqu'à quand? J.J.D: Comment? Hermès ne t'a pas dit que tu es un condamné pour l'éternité? Fr.D.: Qu'ai-je donc fait pour mériter ces supplices et ce malheur? J.J.D.: Il t'a manqué la bonté, cette vertu t'a fatallement manqué. Tu as voulu seulement être craint et ton seul bonheur fut de jouir du deuil des Haïtiens. On dit qu'en une journée, tu as fusillé 14 officiers de ta garde présidentielle; on dit encore, une ville entière, Jérémie, a connu le pire des massacres, femmes, enfants, rien ne fut épargné. Fr.D.: C'était nécessaire pour assurer les «intérêts majeurs» de la nation. Les officiers et agents étaient des chenapans corrompus et les Jérémiens, des collaborateurs. Il fallait une leçon. D'ailleurs je n'ai suivi que tes illustres exemples. J.J.D.: Ces ombres que nous sommes n'aiment pas se rappeler de ces choses désagréables et longtemps pardonnées. Cependant, puisqu'il s'agit de moi, je tiens à te rappeler que j'ai fait la guerre contre un ennemi étranger et que j'ai voulu libérer mon pays drastiquement et pour toujours. Oui, j'ai été dur, mais contre qui? Je n'ai jamais pensé faire du mal à mon peuple. C'est pourquoi j'ai été accueilli, ici, au paradis, comme l'immortel héros de notre Indépendance. Si j'ai usé de la fermeté à l'égard des nouveaux libres, c'était bien pour les empêcher de tomber dans la paresse et l'oisiveté qu'ils prétendaient vouloir cultiver, justement parce que je les avais moi-même libérés de l'esclavage. Fr.D.: Fort de ton exemple, j'ai voulu moi, aussi, fonder une nation nouvelle et ce avec des Haïtiens frondeurs, récalcitrants, enclins à la désobéissance. Dire que toute ma vie je n'ai pensé qu'à «l'idéal dessalinien». J.J.D.: Pour construire cette nation, fallait-il l'édifier sur la ruine? Fallait-il ternir ce beau drapeau créé à l'Arcahaie, témoin de nos plus belles victoires, de nos plus grands faits d'armes? Fr.D.: Tu dois savoir que le noir est la couleur du nègre, est-ce pourquoi j'ai remplacé le sang bleu par l'épiderme noir. Il faut être savant et sociologue pour y avoir pensé. J.J.D.: Comment expliques-tu que ce gallinacé timide et criantif est venu se loger au beau milieu de notre drapeau? qu'as-tu fait de notre fier «Palmiste» et de notre devise républicaine? Fr.D.: Voilà, ce bonnet phrygien est étranger à notre culture. Il faut de nouveaux symboles pour appréhender la vérité historique. Cher héros, moi aussi, j'ai couvert notre pays de gloire, j'ai créé le clergé national! J.J.D.: Horreur! C'est le plus grand de tes crimes! Il n'est que d'attendre pour en mesurer les conséquences. Il eut mieux valu que tu fusses un bon gestionnaire pour réaliser le bonheur du peuple que d'avoir voulu étendre encore notre gloire nationale. Espérons que l'humilité qui te fit défaut, serve de réflexions à nos futurs présidents! Fr.D.: Tu sais que mon fils me remplace, comment puis-je lui communiquer cette sagesse? J.J.D.: Il ne fera qu'appliquer que ce que tu lui avais appris. C'est la seule sagesse qu'il pourra affecter. J.J.D.: Tu n'auras récolté que ce tu avais semé, malheureusement, c'est sur notre pauvre terre d'Haïti que tu avais planté! Fr.D.: Je voudrais revenir sur Terre afin d'apporter des corrections à ma politique... J.J.D: As-tu payé ton obole à Charron? Fr.D.: Certainement. J.J.D.: Puisque tu as vu les sombres bords, mon cher François, tu n'auras droit qu'à des remords. Il est bien triste pour moi de te dire que c'est trop tard! Fr.D.: C'est injuste! Je voudrais être jugé par Minos lui-même, car je crois n'avoir pas été le pire de nos présidents. J.J.D.: Cette prétention de te croire le plus savant des Haïtiens t'a fourvoyé, insensé ... Tu as été jugé d'après tes actes. Si Hermès t'a montré le chemin, c'est que Minos avait conclu que tu es indigne de comparaître devant lui. Regarde tous ces «Macoutes» qui viennent t'accueillir. Ils vont te faire un festin de cendre, de fange, de chairs et d'os rompus. Tu as regné en chef sur terre, te voilà roi en enfer! Adieu!
David Adès Auteur

Réagir à cet article

Nous avons remarqué que vous utilisez un bloqueur de publicité.

Notre contenu vous est présenté gratuitement à cause de nos annonceurs. Pour continuer à profiter de notre contenu, désactivez votre bloqueur de publicité.

C'est éteint maintenant Comment désactiver mon bloqueur de publicité?

How to disable your ad blocker for our site:

Adblock / Adblock Plus
  • Click on the AdBlock / AdBlock Plus icon on the top right of your browser.
  • Click “Don’t run on pages on this domain.” OR “Enabled on this site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
Firefox Tracking Prevention
  • If you are Private Browsing in Firefox, "Tracking Protection" may casue the adblock notice to show. It can be temporarily disabled by clicking the "shield" icon in the address bar.
  • Close this help box and click "It's off now".
Ghostery
  • Click the Ghostery icon on your browser.
  • In Ghostery versions < 6.0 click “Whitelist site.” in version 6.0 click “Trust site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
uBlock / uBlock Origin
  • Click the uBlock / uBlock Origin icon on your browser.
  • Click the “power” button in the menu that appears to whitelist the current website
  • Close this help box and click "It's off now".