Le père Micial Nérestant, penseur de l'évangile social en Haïti

C’est dans la matinée du samedi 20 février 2016 que le père Micial M.

Le Nouvelliste
03 mars 2016 — Lecture : 16 min.
C’est dans la matinée du samedi 20 février 2016 que le père Micial M. NERESTANT s’est éteint. Polyglotte et voyageur infatigable, il vouait son existence au service de son pays et de l’Église catholique d’Haïti. C’est dans le diocèse des Cayes qu’il a exercé le plus clair de son ministère sacerdotal. Ce fils de la commune de Limonade, située dans le département du Nord, a été accueilli par l’évêque des Cayes, Monseigneur Jean-Jacques Claudius ANGENOR. Il a eu la chance extraordinaire d’être fils du Nord et fils du Sud. Cette double chance ou opportunité marquera définitivement sa trajectoire de prêtre et de chercheur dans le domaine des sciences sociales. Nous n’avons pas côtoyé le père Nérestant de près. Il fut notre aîné au Collège Notre Dame du Cap-Haïtien. Nous n’appartenons pas à la même génération. Toutefois, nous avons suivi son parcours intellectuel et académique à travers quatre de ses ouvrages – Limyè sou ti kominote legliz (1986), Religions et politique (1994), La femme haïtienne devant la loi (1997), Doctrine sociale de l’Église : analyse des encycliques sociales de Léon XIII à Benoît XVI (2011) et un article publié dans Le Nouvelliste en juillet 2007. C’est à partir de ce lieu que nous allons le présenter comme penseur de l’évangile social en Haïti. Nous entendons par « évangile social » toute traduction, dans le monde économique, dans la vie associative, dans les structures politiques, du désir d’opérer des changements en profondeur dans les mentalités et les institutions. Ses sources sont l’écoute et la mise en pratique des écritures, la compréhension de la logique d’ensemble du message chrétien, le sens de l’adaptation aux besoins d’une époque. Des travaux du père Nérestant que nous venons de citer , quatre thèmes fondamentaux ont retenu notre attention : a) paysannerie et conscience juridique ; b) pluralisme et Église catholique après la chute du dictateur Jean-Claude Duvalier ; c) amour de l’église et amour de la patrie ; d) le père Nérestant : un homme épris de l’égalité de l’homme et de la femme ; e) Finitude, gratitude et don du pardon. a) Paysannerie et conscience juridique Avant son voyage d’études spécialisées à l’Institut Catholique de Paris, le père Micial Nérestant avait obtenu une licence en anthropologie de la Faculté d’Ethnologie haïtienne de l’Université d’État d’Haïti. Nommé curé de Baradères (département des Nippes), il a appris à découvrir et à connaître « le pays en dehors » pour reprendre le titre d’un livre classique écrit par l’ethnologue français Gérard Barthélémy. Nous sommes à l’époque du développement des communautés ecclésiales de base (CEB) en Haïti. En 1986, il a pris le risque de publier un livre sur ce mouvement connu en Haïti sous le nom de TI KOMINITE LEGLIZ (TKL). Son livre portait ce titre assez significatif : « Limyè sou Ti Kominote Legliz ». Dwa ak devwa pèp la : chemen dignité » (Regards sur les CEB. Les droits et les devoirs du peuple : Chemins de la dignité »). Il a participé aux sessions données par l’équipe Marins. Il fut présent en 1985 à la rencontre nationale des formateurs des CEB qui a eu lieu à Hinche (Papaye) du 15 au 18 mai 1985. Dans sa thèse de doctorat qu’il publia en 1994 « Religions et politiques en Haïti », il évoque en des termes élogieux le récit de ce mouvement dans la paroisse des Baradères ». Il écrit : « Quatre-vingt-neuf centres ruraux d’éducation populaire regroupent soixante-dix-sept CEB. Il faut voir l’intérêt que manifestent les adultes à participer au cours d’alphabétisation dans l’après-midi, après le travail des champs. Il y en a eu qui, au bout de cinq mois, arrivent à lire la Bible en créole ; à empêcher que les spéculateurs les exploitent, car ils peuvent lire les chiffres de la balance (…) » Revenons au livre du père Micial Nérestant sur les TKL. Ce qu’indique son livre, c’est cette tendance qu’on rencontre dans la plupart des paroisses tenues par des jeunes prêtres dans les années 80: celles de faire du thème des droits de l’homme l’une de leurs priorités. Ce livre a eu l’approbation du prêtre français Maurice Lebelair, promoteur des TKL dans le Sud d’Haïti et ancien responsable de l’un des plus importants centres de formation des animateurs (DCCH). Ce dernier considéra le livre de Nérestant comme un document utile et important. Dans la première partie du livre, Nérestant définit les objectifs que doivent poursuivre les CEB : a) évangélisation ; b) conscientisation : aider les gens à recouvrer leur dignité ; c) action Il insiste, en outre, sur la formation des leaders et précise les points sur lesquels on doit insister : a) connaissance de la culture haïtienne ; b) analyse de la société traditionnelle ; c) découvrir l’articulation entre foi et vie ; d) connaissance et techniques d’animation. Les deux tiers du livre sont consacrés aux questions juridiques. Ayant acquis une culture juridique à la Faculté de Droit des Cayes, le père Nérestant tentait de vulgariser les connaissances acquises dans ce champ. Il faisait œuvre de traducteur des articles du code civil haïtien et du code rural de François Duvalier. Liant droit et alphabétisation, il écrit : « l’alphabétisation, c’est la vie. Ainsi, nous devons nous évertuer à étudier le droit. Nous devons tous connaître la loi. » À travers ces articles, le P. Nérestant entendait armer les leaders des CEB de sa paroisse contre les actes arbitraires des tontons macoutes sous le régime de Duvalier. La plupart des articles se réfèrent fondamentalement aux questions de famille, des actes de naissance, des enfants naturels, de l’action du partage et de la garantie des lots, des droits d’arpentage, des donations, de bien, de successions, à la question agraire en général. Il n’entreprend pas une critique du document. Il laisse deviner, cependant, ce sous-entendu : le paysan haïtien ignore ses droits et ses devoirs. Face au climat de terreur et de violence qui règne dans l’univers paysan, le père Nérestant voulait socialiser ses paroissiens à la culture juridique. Il voulait que les paysans haïtiens soient conscients de leurs droits et de leurs devoirs. Ainsi, il liait la morale chrétienne à une pratique du civisme. Ce premier livre du père Nérestant constitue un précieux document pour tous ceux et toutes celles qui veulent comprendre l’histoire de l’Église catholique et plus particulièrement celle du diocèse des Cayes dans les années 1980. Soulignons aussi l’apport de quelques pères Oblats de la Côte Sud d’Haïti dans la promotion de cette culture juridique dans le département du Sud. Nous ne devons pas oublier la publication d’ un livret de formation de quarante pages par les pères Yves Voltaire et Jean Réné Aubin. Le père Nérestant a voulu lier la morale chrétienne à une pratique du civisme. Son livre entre dans une logique d’ensemble de l’Église catholique : celle du déploiement d’un discours consensuel. Derrière la démarche du Père Nérestant, il y a un vieux fond de la philosophie de saint Thomas : celle du bien commun qui est l’intermédiaire entre le CEB, c’est la cohésion, l’harmonie de la société et de sa paroisse. Père Nérestant opte pour une politique du « juste milieu ». C’est cette vision qui s’impose d’ailleurs dans l’entretien qu’il nous a accordé à Paris en août 1995 quand il affirma : J’admets une théologie de la libération qui prend l’homme au sérieux (…) Je déplore par contre un type de théologie essentiellement marxiste qui ignore l’existence d’autres types de théologies ». b) Pluralisme et Église catholique en Haïti après la chute du dictateur Jean-Claude Duvalier Le père Nérestant s’est ingénié à étudier l’histoire des relations entre l’Église catholique et l’État. Il a assisté à l’évolution de l’Église après la chute du dictateur Jean-Claude Duvalier le 7 février 1986. L’Église comme institution doit accepter et respecter le pluralisme. Nul ne peut se considérer comme le détenteur privilégié d’une vérité unique. Comme saint Augustin aime bien à le répéter, ce n’est pas nous qui possédons la vérité, c’est elle qui nous possède. Le père Nérestant invite l’Église catholique de son pays à un sérieux discernement dans son rapport à la politique et à la vérité. Il a été conscient des conflits qui traversent cette institution. Dans son ouvrage “Religions et politiques en Haïti” publié en 1994, il affirme vigoureusement : “ On doit aussi savoir que dans notre monde pluraliste, l’influence de l’Église sur le comportement des individus et des groupes sociaux est de plus en plus faible. Les gens se défient des religions et des contraintes collectives. C’est ce qui explique que les Églises ont maintenant moins d’impact sur les modes de vie et sur l’éthique individuelle. C’est pourquoi, dans une société pluraliste, l’Église doit être à la fois FERME ET MODESTE dans sa critique. Ferme quand elle doit defender la doctrine fondamentale de l’Église, quand la dignité sociale des gens est battue en brèche et méprisée. Il est alors du devoir de l’Église d’intervenir. Mais, elle doit être aussi modeste, c’est-à-dire qu’elle ne doit pas imposer sa vérité d’une manière absolue” (p.262). L’Église ne doit pas canoniser tel ou tel choix politique. Elle doit, par contre, rappeler sans trêve des exigences éthiques que chaque décision politique doit prendre en compte. Dans cette perspective, l’accueil des adversaires, l’ouverture aux autres, le pardon des injures et des trahisons doivent avoir une un caractère indépassable pour tout chrétien en politique, dans le droit fil de l’évangile. L’Église n’a donc pas de modèle socio-économique à proposer. Elle n’a qu’à se montrer exigeante et critique sur les fonctionnements de tout système politique et de toute entreprise économique. Auteur d’un ouvrage sur la Doctrine sociale de l’Église, le père Nérestant croit, à la suite du pape Jean Paul II, que la mission de l’Église est d’abord d’ordre théologique; elle est de renvoyer à la dignité de chacun et au respect de tous sous le regard de Dieu. c). Amour de l’Église et amour de la patrie L’amour du père Micial Nérestant pour l’Église catholique haïtienne est incontournable. Il répondait toujours aux appels de l’épiscopat haïtien. Il n’hésitait pas à mettre son savoir au service de l’Église catholique. Il faisait sienne cette pensée de Saint Paul et de Saint Pierre qui figure à la page 309 de son livre «L’Eglise d’Haïti à l’aube du troisième millénaire» : “Malheur à nous si nous cessions de proclamer cette bonne nouvelle qui réchauffe le cœur et brûle les lèvres! Continuons à rendre compte de l’espérance qui nous habite». Professeur d’anthropologie et théologie pastorale au Grand Séminaire, il souhaitait que les futures prêtres reçoivent une formation théologique de qualité et une solide formation humaine qui doit comprendre cette triple dimension: a) Une bonne formation humaine; b) un attachement au Christ et un esprit ecclésial base sur une christologie et une ecclésiologie; c) une vision claire des exigences de la vie sacerdotale ( p.260). Il plaidait pour que les futurs prêtres reçoivent une formation en gestion et en administration. Sans cette formation, ces derniers «seront perdus dans le champ pastoral, car le monde évolue à un rythme exponentiel. Il faut une capacité d’adaptation», affirmait-il. Il plaidait pour une vraie insertion pastorale des séminaristes: « Il est d’une importance capital d’envisager dans le cycle de formation une insertion pastorale, du moins en fin de semaine, ne serait-ce que pour les séminaristes en fin d’études, pour les initier à la pratique pastorale, à la réflexion théologique à partir du vécu. En tant que professeur d’anthropologie et de théologie, j’avais toujours suggéré le principe d’une insertion pastorale dans les paroisses de Port-au-Prince et des environs. Pourtant, jusqu’en 1998, on était encore perplexe. C’est dommage!» (p.262). Le père Micial Nérestant a voulu poser des jalons pour l’Église d’Haïti au XXIe siècle. C’est ce qui ressort de son livre “ L’Église d’Haïti à l’aube du troisième millénaire”. Il n’était pas évêque, mais il parlait comme un évêque au nom de son grand amour pour l’Église d’Haïti (Cette phrase est un brin d’humour que j’adresse à mon collègue décédé). Son souci majeur dans son livre consistait à proposer d’autres méthodes d’évangélisation dans le contexte haïtien: “ Il nous faut réinventer d’autres méthodes, un langage audible pour les hommes, les femmes, les intellectuels, les jeunes, les paysans d’aujourd’hui, si nous voulons continuer d’être capable d’évangéliser pour demain. Nos communautés chrétiennes doivent se réveiller et comprendre que les gens frappent à leur porte ( p. 308-309). Dans l’esprit du père Nérestant, il faut une nouvelle inculturation de la vie chrétienne dans la société haïtienne: «L’évangile, écrit-il dans son livre Doctrine sociale de l’Église: Analyse des encycliques sociales de Léon XII à Benoît XVI» est (…) à inculturer non seulement dans les espaces géographiques, mais aussi dans les espaces psychologiques, de manière à rejoindre les modes de pensées, de juger et d’agir, qui sont caractéristiques des collectivités humaines.” (p.129). Le père Nérestant pense que les communautés chrétiennes doivent plonger leurs racines dans la culture haïtienne. Il encourage l’étude approfondie de la culture de notre peuple et sa confrontation avec les données révélées. Il faut donc réhabiliter les valeurs haïtiennes fondamentales: “La danse, insiste-t-il, constitue, autant que la musique, la peinture, la sculpture, un moyen d’expression de la vie du peuple haïtien. Elle sert surtout à offrir un hommage au Très-Haut” (p.131). Écrire est une manière pour le père Nérestant de signifier son appartenance à l’Église. Il l’affirme clairement dans son livre sur la doctrine sociale de l’Eglise: “ Je n’ai donc, en écrivant ces pages, d’autres prétentions que de mettre ma plume au service de l’Église. Point n’est besoin d’ajouter que ce travail s’inspire de mon amour pour l’Église, œuvre de Dieu, créature de l’Esprit-Saint” (p.6) Le père Micial Nérestant a cru qu’il n’y a aucune contradiction d’être à la fois chrétien et citoyen. Le chrétien doit assumer sa responsabilité citoyenne. Il a su éviter ces deux écueils : a) confondre le champ politique et le champ religieux ; b) professer le manichéisme. Il est plutôt sensible à la culture du compromis. Nous découvrons cette quête du compromis dans sa manière d’aborder la problématique des relations internationales. Haïti doit inventer de nouvelles formes de coopération avec les puissances étrangères et notamment les États-Unis. Il prône l’autodétermination des peuples et la solidarité internationale. Son analyse des relations est empreinte de réalisme. Il pense qu’un discours antiaméricain n’apporterait pas les fruits escomptés. C’est cette position qu’il exprime dans la conclusion de son livre Religions et politique en Haïti : « Dans l’état actuel des choses, ce serait une réelle aberration de travailler dans le pays à entretenir la haine des États-Unis. Bon gré mal gré, de près ou de loin, avec ou sans occupation, notre sort est économiquement lié à ce pays. Qu’on le veuille ou non, Haïti est dans la zone d’influence d’union américaine. C’est pourquoi il convient d’étudier objectivement un problème si délicat. Ne pouvant vivre en autarcie, Haïti doit à tout prix chercher à sauvegarder son autonomie et sa dignité dans les relations avec les grandes puissances, notamment les États-Unis » (p.266). D’où l’urgence de créer et d’inventer de nouvelles formes de coopération entre Haïti et la communauté internationale. Ce texte du père Nérestant date de 1994. Cette affirmation ne peut-elle pas interpeller les hommes et les femmes d’État d’aujourd’hui ? d) Le père Nérestant, un homme épris de l’égalité de l’homme et de la femme Peu de prêtres du clergé haïtien ont lu et commenté le livre « La femme haïtienne devant la loi » publié en 1997 du père Nérestant. C’est ce texte qu’il a présenté à l’École Libre de Droit des Cayes pour l’obtention du titre de Licencié en Droit. C’est Maître Raymond MORPEAU, le directeur de cette école qui nous l’apprend dans sa préface. Fier de son étudiant Micial Nérestant, il déclare éloquemment : « Pour son mémoire de sortie, en vue de l’obtention de sa licence en Droit, il a pensé à la femme. Epris de ce noble idéal des beautés de l’Évangile, idéal de service, idéal de liberté, idéal de justice, idéal d’amour (…) Indigné de toutes les injustices dont elle est victime, au seul motif qu’elle est femme, père Nérestant prend place à ses côtés et se constitue volontiers et délibérément son avocat (…) Personnellement, père Nérestant, étudiant distingué autant que professeur émérite, je vous présente mes plus chaleureuses et sincères félicitations et vous invite à vous joindre à nous au Temple de Thémis, dans le monde de la Basoche » (p.11 ,13) . Homme de droit, le père Nérestant choisissait de défendre le droit des femmes. Ce choix n’est pas théorique. Pour mener sa recherche, il a dû interroger 180 paysannes dans le cadre des rencontres avec les membres des communautés ecclésiales et d’associations féminines, dont 50 femmes chefs de familles. Après avoir présenté la situation des femmes dans le milieu rural et urbain, le prêtre anthropologue plaide pour une émancipation intégrale de la femme haïtienne : « La femme haïtienne doit être informée de ses droits et de ses devoirs » (p.107). Il ne part pas en guerre comme les associations et les mouvements féministes. Il les encourage à assumer leur responsabilité : « Les associations et les mouvements féministes ont un grand rôle à jouer : informer les femmes sur leurs droits, mener des études et des actions en vue de leur donner une situation juridique plus conforme à leurs besoins et à leurs responsabilités, rechercher avec elles des formules de sécurisation économique » (p.107). Il croit qu’il est urgent que plusieurs secteurs de la société, l’État, les Églises, la famille, les organisations sociales et les organisations féminines travaillent de manière concertée à l’émancipation de la femme. Le prêtre anthropologue n’exclut pas l’Église dans la formation des femmes. L’Église, souligne-t-il, mère éducatrice, peut largement contribuer à la formation et à l’éducation des hommes et des femmes et à la prise de leur responsabilité dans la société. Il croit que l’égalité est l’une des formes de la justice. Il souhaite que cette vision du christianisme selon laquelle que tous les hommes et toutes les femmes sont égaux en dignité soit vécue au quotidien dans le milieu haïtien. L’Église doit promouvoir l’égalité de droit et de dignité entre les hommes et les femmes. Toutefois, il souligne que cette égalité ne signifie pas pour la femme le renoncement à sa féminité ou encore l’imitation du caractère masculin, mais la plénitude de la véritable humanité féminine telle qu’elle doit s’exprimer dans sa manière d’agir et de vivre. Tous les hommes et toutes les femmes sont donc invités à prendre une part active à la vie de la cité, vie économique autant que politique indépendamment de leur sexe. En guise de conclusion : Finitude humaine, gratitude et le don du pardon Être voué à la souffrance et à la maladie, père Nérestant a eu le temps de vivre ces situations-limites dont parle le grand philosophe allemand Karl Jaspers. Le père Nérestant a été emprisonné en mai 2007. Il a obtenu sa libération le 24 mai 2007 selon la note qu’il a envoyée au journal LE NOUVELLISTE le 3 juillet 2007. Cette note portait le titre suivant : « Le père Micial Nérestant dit « MERCI ! ». Cette épreuve l’a mûri spirituellement et affectivement. Il n’a pas maudit la vie ou encore l’existence. Il a remercié ceux qui l’ont soutenu. Après avoir crié sa colère d’être injustement condamné, il exprime sa reconnaissance et sa gratitude envers ceux et celles qui l’ont soutenu dans sa souffrance : « Je rends grâce à Dieu, proclame-t-il et je vous dis ma reconnaissance ! Sans votre appui fraternel, et vos prières, je ne serais pas « rené » de cette impasse ». Cette gratitude est suivie d’une grande promesse: celle de pardonner et de promouvoir la réconciliation. Ainsi, il terminait sa note avec ces mots : « Je vous promets de lutter, de toutes mes forces, toute ma vie, pour la réconciliation, le pardon et le règne de l’amour en Haïti et dans le monde ». Il a eu sept ans pour vivre cette promesse et il est parti le samedi 7 février. Notre pays et notre Église peuvent bien s’inspirer de cette décision qui a été prise par le père Micial Nérestant. La passion de servir son Église et son peuple le dévorait. Il est parti rejoindre le Dieu en qui il croyait avec ses souffrances, ses ambiguïtés et ses erreurs. Qui n’en a pas ? Il présentera aussi à Son Père son sourire et les nombreux moments de joie qu’il a partagés avec ses étudiants dispersés à travers les dix départements du pays, ses confrères, ses amis , ses parents, ses nombreux paroissiens de la ville de Baradères, de la ville des Cayes et d’Aquin. Il avait engagé sa vie dans la chair de l’Église d’Haïti. Le père Nérestant n’a pas eu le temps de creuser tous les thèmes qu’il a abordés dans ses livres. Toutefois, cet universitaire catholique a légué un héritage intellectuel pour les générations d’aujourd’hui et de demain. Les travaux de recherche qu’il a réalisés continueront à éclairer le champ politique et socioreligieux d’Haïti. Son option fondamentale pour la réconciliation, le pardon et le règne de l’amour en Haïti et dans le monde indique qu’il avait fait la paix avec lui-même. Il a retrouvé la joie de vivre. Il a eu le temps de pacifier son existence. Nous, les vivants, nous n'avons envers lui qu'une dette: devenir des pacificateurs actifs au sein de l'Église et au sein de la société haïtienne en faisant tout pour contrer la violence et la vengeance. Quelle lourde responsabilité avons-nous à assumer au cours du XXIe siècle haïtien! Professeur Hérold TOUSSAINT, Ph.D. Tél. (509) 3 825 03 91 E-mail : herotous@yahoo.fr