Hérold Toussaint et son projet d'universitaire citoyen

À l’étranger, les amis d’Haïti, quand ils considèrent la situation de celle-ci, parlent avec admiration de la résilience des Haïtiens.

À l’étranger, les amis d’Haïti, quand ils considèrent la situation de celle-ci, parlent avec admiration de la résilience des Haïtiens. En Haïti, face à cette même situation, le plus souvent, l’attitude est de se tourner vers le traditionnel « Bondye bon » et d’adopter la résignation comme philosophie. Par contre, un contingent de plus en plus nombreux d'haïtiens se tournent vers la récrimination et les accusations contre ceux, d’hier ou d’aujourd’hui, qu’ils estiment responsables de leur situation. La position d’Hérold Toussaint est tout autre et le titre même de son livre l’indique : Le courage d’habiter Haïti au XXIème siècle. Il parle de courage et donc d’exploits à accomplir. Pourtant il ne se réfère pas à la traditionnelle image du courage qu’on a l’habitude de situer dans le passé, à l’époque où nos ancêtres boutaient les ennemis hors du pays. La précision que donne le titre de son livre :« Le courage... au XXlème siècle» le laisse fort bien comprendre. Hérold Toussaint démilitarise, et par conséquent dépolitise le sens du mot courage associé ordinairement à l’image de « nèg vanyan, ki pa pran bal, k ap mache pran yo», image incarnée par nos généraux d’antan. Le mot courage, dans son livre, n’a pas le sens restreint, et à la limite négatif, de celui qui résiste à tout prix, de celui qui se place avant tout sur un mode défensif. Il implique plutôt une volonté de changement.« L’universitaire citoyen, dit-il, croit qu’il est possible d’organiser la terre et notre société autrement» (Le Courage...p.108). Ce que je traduirais en disant que le mot changement ici ne prône pas tant la mort du père, il invite plutôt à remplacer tous ces Tonton Nord, Papa Dòk, Bebe Dòk ou Kanson fè qui ont voulu se poser en modèles pour notre société et qui n’ont causé que le gâchis que nous connaissons aujourd’hui. Ainsi au lieu de parler d’un courage devenu poncif, il parle d’un courage d’ici et d’aujourd’hui. Et comment se manifesterait ce nouveau courage pour lequel son livre plaide ? Si je me fie au métier de professeur qu’exerce Hérold Toussaint et surtout aux ouvrages qu’il a déjà publiés ou que ses étudiants ont publiés sous sa direction, je dirais que c’est le courage d’apprendre à connaître : d’abord les autres, ensuite nous autres et enfin soi-même. On dira que cet objectif n’est pas nouveau puisque les Grecs en parlaient déjà et Socrate en donnait même la méthode pour y arriver. Et si je ne m’abuse, ne proposait-il pas sa maïeutique, sorte d’accouchement de la pensée par le dialogue, et donc la dialectique comme outil ? Cela est sans doute bien vrai, sauf qu’Hérold Toussaint, puisqu’il parle de courage en Haïti et au XXlème siècle, adapte cette méthode socratique à notre siècle et à notre pays. Si le dialogue consiste dans un échange de mots et d’idées avec un vis-à-vis, alors il faut commencer par laisser parler l’autre pour, après non pas seulement lui répondre mais le prendre au mot, comme on dit, c’est-à-dire le prendre parfois à son propre piège. N’est-ce pas d’ailleurs ce que nos ancêtres ont fait jadis? Si je prends l’exemple de Toussaint Louverture, on sait qu’il a trouvé dans les écrits de l’abbé Raynal les raisons pour déclarer aux révolutionnaires français de 1789 :« Si vous dites que tous les hommes ont des droits, eh bien! nous en avons, nous aussi, et nous vous les réclamons.» Il est donc utile d’apprendre à connaître les autres. Parfois, et plus souvent qu’on ne le croit, ils ont échafaudé leurs idées à partir de notre situation bien plus que d’après la leur. Ne dit-on pas que la fameuse description, par Hegel, du rapport entre le maître et l’esclave, lui a été inspirée par la révolution haïtienne? Et, pour un penseur qu’affectionne Hérold Toussaint, nous savons que Pierre Bourdieu a commencé sa carrière de chercheur en Kabylie. Apprendre à connaître les autres, ce n’est nullement s’aliéner. C’est apprendre à connaître ceux qui apparemment loin de nous sont plus proches qu’on ne le croirait. Ils empruntent de nous, bien souvent, pour servir leur propre cause. Et surtout, ils s’en servent même parfois contre nous. On peut saisir alors pourquoi, s’il faut apprendre à connaître ce XXleme siècle dans lequel nous vivons, nous devons apprendre à connaître la pensée de ceux qui, même de loin, façonnent parfois notre destin. On saisit alors pourquoi Hérold Toussaint a consacré des essais à Pierre Bourdieu, à Éric Fromm, à Jürgen Habermas et à Éric Weill. Par ailleurs, apprendre à connaître les autres, c’est la voie pour arriver à mieux connaître nous autres, ceux qui nous entourent et qui sont proches de nous. Car nous ne connaissons pas les autres qui sont loin de nous mais souvent nous ne connaissons pas davantage nos concitoyens, ceux à qui nous pouvons dire :« nous autres!» Et pourtant, nous avons intérêt à les connaître puisque c’est avec eux que le dialogue doit se faire dans un intérêt commun. C’est la raison pour laquelle, en plus de ses essais sur des penseurs étrangers, Hérold Toussaint à travaillé aussi sur des penseurs haïtiens comme Jacques Roumain, Karl Lévêque et Jean Price-Mars. Mais surtout, il a voulu guider ses étudiants sur la même voie en leur faisant réfléchir sur Justin Lhérisson ou Georges Anglade. Finalement, il ne sert à rien de connaître le monde lointain ou proche si l’on ne se connaît pas soi-même. Le courage dont parle Hérold Toussaint n’est donc pas tant de changer le monde comme de se changer soi-même. Car si le monde ne finit pas avec nous, c’est par nous qu’il recommence sans cesse. Mo Yan, prix Nobel de littérature 2012, a publié un livre intitulé : Dépasser le pays natal. C’est à relever un semblable défi que nous convie Hérold Toussaint. Depuis Gabriel Tarde, nous savons que l’imitation est le moteur de toute activité humaine et l’imitation originale, la clé de tout succès. Hérold Toussaint nous invite donc à réfléchir sur la pensée des chercheurs étrangers, pour ensuite les corriger par la réflexion des chercheurs haïtiens. Leur réflexion nous permettra d’ajuster la pensée des autres à notre propre contexte. Mais Hérold Toussaint va plus loin. Nous savons, par exemple, que la théorie du bovarysme collectif des Haïtiens, Price Mars l’avait empruntée à Jules de Gaultier, dont les propos n’avaient, de prime abord, aucun lien avec Haïti. Ici, dans Le courage de vivre en Haïti au XX1è siècle, Hérold Toussaint nous propose de répéter le même exercice qu’avait fait Price-Mars, mais cette fois, en l’appliquant à Price-Mars lui-même. À propos de son livre, La vocation de l’élite. Hérold Toussaint écrit en effet : «Nous ne sommes pas obligés de partager les résultats de son enquête. Cependant nous pouvons partir de son analyse pour étudier les différentes évolutions des élites en Haïti. Son livre peut nous aider à poser différemment la question des élites à la fin du vingtième siècle haïtien. Dans cette perspective, nous allons évoquer deux des nombreux thèmes qui pourraient entrer dans une sociologie des élites et du pouvoir en Haïti. ( Le courage, p.31.) Hérold Toussaint nous propose donc d’imiter Price-Mars mais de façon à le dépasser, autrement dit de façon à lancer cette sonde que sont les idées de l’Oncle toujours plus au fond de l’expérience haïtienne. Mais tout cela, c’est pour arriver à interroger notre propre conscience. Car il ne s’agit pas seulement d’apprendre par l’exemple des autres, par celui de nous autres mais aussi par notre propre exemple. Je est un autre, disait le poète, cet autre intérieur que nous devons connaître tout comme les deux autres du dehors. Et c’est par là que la méthode d’Hérold Toussaint peut combiner philosophie, idéologie et poésie. La philosophie est une connaissance du monde, une connaissance de tous les autres qui partagent avec nous la même humanité. L’idéologie alors, c’est le parti pris que nous avons pour nous autres, ceux avec qui nous partageons le même pays, la même histoire et avec qui nous entretenons forcément un lien plus intime. Et finalement la poésie, c’est le rêve que nous avons de partager avec tous les humains le même bonheur, la même beauté de vivre. D’une telle vision, je trouve un exemple dans ce poème, Un citoyen du monde, qui figure à la fin du livre d’Hérold Toussaint : Chaque jour, Je me balade avec le mystère À chaque instant, je danse Avec l’espérance. Je suis un fils d’Haïti Mais tous les problèmes de la Terre m’affectent. Le Mystère se dévoile. L’essai, dans cette perspective, est un dialogue avec l’autre et le poème, un monologue pour soi-même. Et c’est ce qui explique que le livre d’essais qu’est Le courage d’habiter Haïti au XXlème siècle se termine par des poèmes. La poésie est à la fois une éthique et une esthétique. C’est par elle que la science se change en esthétique, que la vie devient le rêve qui peut nous inspirer en nous insufflant le courage de vivre. Voilà pourquoi le dernier chapitre de prose, à caractère réflexif, l’annexe 2, qui résume en quelque sorte l’ensemble des arguments développés dans Le courage d’habiter Haïti au XXlème siècle, s’intitule : «Finitude de la condition humaine. Habiter Haïti poétiquement et prosaïquement». Les vers qui terminent le dernier livre d’Hérold Toussaint nous font comprendre que nous devons lire ce livre dans le même esprit que nous lisions et chantions les vers d’Haïti chérie d’Othello Bayard. Sauf que de nos jours, il faut le faire dans un sens inverse. Le poème d’Othello Bayard partait de la prémisse : « Ayiti chéri, pi bon peyi pase ou nan pwen.» pour égrener par la suite toutes les raisons de croire à cette affirmation liminaire, énoncée comme un crédo. À la vérité, sans vouloir faire un procès d’intention au docteur Bayard, Haïti n’a jamais été le « pi bon peyi pase ou nan pwen» que pour une fraction de sa population. Et pour cela, Il faut blâmer la turbulence de nos généraux d’autrefois qui caracolaient sans cesse en direction du palais national ainsi que l’insouciance des hommes politiques qui jusqu’à présent n’ont cessé de s’amuser au jeu des changements constitutionnels. De sorte qu’aujourd’hui, cela reste alors à démontrer qu’Haïti puisse devenir le meilleur pays au monde pour tous les Haïtiens. Les temps changent. Rien n’est donné aujourd’hui pour acquis, comme au temps d’Othello Bayard. Hier, le rêve était déjà en place. Il suffisait d’y retourner si l’on s’en était éloigné. Aujourd’hui, c’est le rêve qui s’est éloigné. Alors il faut avoir le courage de le remettre en place si on veut le retrouver. Un message qu’Oswald Durand prophétisait déjà, il y a plus d’un siècle, dans les vers qui deviendront notre hymne présidentiel. Les temps changent mais les vérités, elles, demeurent, même si elles prennent un visage différent à chaque fois. À nous de chercher à les reconnaître sous leurs masques successifs. Et c’est pour cette quête qu’Hérold Toussaint nous présente des pistes pour arriver à cette reconnaissance. Le livre d’Hérold Toussaint nous donne, dans l’ordre, les raisons scientifiques, idéologiques et finalement la conclusion poétique et éthique de croire à ce rêve. Car, au fond, nous ne pouvons jamais atteindre que ce dont nous rêvons. Parmi les 11 ouvrages, qu’il a fait paraître, entre 2000 et 2015, Hérold Toussaint en a consacré cinq à des penseurs étrangers : Pierre Bourdieu, Eric Fromm, Jürgen Habermas et Éric Weil. Entre 2008 et 2014, il a écrit deux livres sur des penseurs haïtiens : Jacques Roumain et Karl Lévêque et un troisième, le dernier en date, où il réfléchit sur l’œuvre du docteur Price-Mars et aborde divers problèmes de la société haïtienne. Mais en même temps, en 2006, il avait publié un recueil de poèmes dont il reproduit plusieurs à la fin de son dernier livre, Le courage d’habiter Haïti au XXlème siècle, donnant ainsi à ce livre d’essais, une conclusion poétique. Il est une autre dimension du travail d’Hérold Toussaint qu’il convient de signaler et qui montre bien que ce travail est un work in progress qui concerne aussi bien le contenu que la forme du contenu sur lequel il travaille. À notre époque où l’on défend si ardemment le droit à la parole de tous et de chacun, il est bon de rappeler que parler, ce n’est pas répéter des slogans. Ainsi il y a le parler vrai qui sonde la parole des philosophes et sociologues haïtiens et étrangers pour y découvrir la vérité, comme Hérold Toussaint le fait dans ses essais ou dans la direction des recherches de ses étudiants. Il y a aussi le parler beau, celui qui se soumet aux exigences de la langue et aux règles du discours pour se faire mieux comprendre. Dans ce chapitre, nous pouvons placer son ouvrage, Le métier d’étudiant, Guide méthodologique du travail intellectuel, qui a été publié en 2011. Et enfin le parler bien qui concerne autant la langue que la pensée quand on doit communiquer, échanger et débattre et qui fera l’objet de sa prochaine publication sur l’argumentation en classes terminales et à l’université. Par ainsi, il aura fait le tour de la question de l’art de parler selon sa triple dimension de recherche, d’échange et de débat sur des idées. On pourrait aussi ajouter qu’Hérold Toussaint a toujours fait osciller son écriture entre la prose d’analyse et les vers de l’évocation poétique. Cela explique qu’il ait encouragé ses étudiants à mener des recherches sur deux « lodyansè »: Justin Lhérisson et Georges Anglade, chez qui la politique fait bon ménage avec la littérature. Tout comme il a incité ses étudiants à analyser les rapports entre communication, poésie et politique dans le journal Le Nouvelliste. D’où l’on voit que la poésie occupe une place de choix dans la réflexion d’Hérold Toussaint et que s’il part des travaux de chercheurs étrangers, c’est pour aboutir à ceux des chercheurs haïtiens. Une manière de commencer par regarder autour de soi, à partir d’horizons les plus larges possible, pour finir par ausculter sa propre conscience. Ainsi cette conscience, à la fois scientifique et poétique, peut culminer jusqu’à une approche philosophique et théologique de la réalité haïtienne chez un penseur comme Karl Lévêque, par exemple. Si je devais définir la vision qui anime le travail d’Hérold Toussaint, je dirais que le monde dans lequel nous vivons, à son avis, ne peut être qu’une création du savant, qui serait en même temps un homme juste et un poète. Ce savant ne le deviendrait vraiment qu’après avoir regardé autour de lui, à partir de l’horizon le plus lointain jusqu’au plus proche, pour aller jusqu’à rentrer en lui-même pour mieux se connaître. C’est en menant cette prospection que sa morale lui permettra de recréer un monde plus beau. Cette triple dimension de sa recherche l’aidera à rebâtir un monde plus ordonné, moins chaotique et plus susceptible de satisfaire notre quête de bonheur. Comme nous tous, Hérold Toussaint est en quête de vérité, de justice et de bonheur. Il est donc à la recherche d’un secret, celui de la manière de conduire notre vie, en cette Haïti du XXlème siècle. Il a résumé sa conviction qu’il est possible de mener à terme cette quête, à la fin de son dernier livre : Le courage d’habiter Haïti au XXlème siècle (2015), dans un poème repris de son recueil, Paroles d’un Semeur (2006): Le secret du monde : Le secret du monde est le doux Murmure des cœurs créateurs En quête de justice, de plaisir Et d’infini. Par la science, l’éthique et l’esthétique, par la création du savant, à la fois homme juste et poète, nous finirons donc par percer ce secret pour vivre mieux dans cette Haïti du XX1è siècle que nous habitons.