Il y a cent ans, les Américains débarquaient, qu’avons-nous fait depuis ?

Publié le 2015-07-27 | Le Nouvelliste

Hasard du calendrier, la veille du jour qui rappelle les cent ans du lancement de l'occupation américaine d'Haïti (juillet 1915-août 1934) me surprend à Washington là où elle fut dessinée, décidée, exécutée. Ce lundi 27 juillet 2015, je me suis retrouvé au Musée de l'Holocauste de la capitale américaine avec mille questions. Il n'y a rien de comparable entre l'occupation d'Haïti au premier tiers du XXe siècle et l'horrible tragédie vécue par les Juifs au milieu du même siècle, sinon que dans les deux cas un pays (les Etats-Unis d'Amérique), un régime (celui d'Adolph Hitler), exerçait sa puissance sur plus faibles qu'eux. Ce Musée de l'Holocauste, un parmi d'autres, et toute la série de mémoriaux érigés et entretenus par les Juifs gardent vivante leur histoire, leur mésaventure, la cruauté des nazis. Les descendants de ceux qui ont connu les rafles, vécu dans les ghettos, souffert dans les camps de concentration ou péri dans les massacres et la solution finale, font tout pour que tout le monde se souvienne de ce que des hommes peuvent faire subir à d'autres êtres humains et pour que "plus jamais cela ne se reproduise". Les Juifs, sortis laminés de la Seconde Guerre mondiale, ont depuis gagné la guerre morale et celle de la mémoire. Ici, en Haïti, du choc de l’occupation, il n'y a rien. Rien pour nous permettre d'en tirer les leçons. Pour camper un prototype. C'est comme s'il n'y a eu ni flétrissures, ni morts, ni tragédie. Tardivement, des ouvrages ont été écrits, de temps à autre, une conférence prend l'affiche. Mais le constat est plus souvent l'oubli dans toute sa splendeur. Il n'y a rien au point que nous allons vivre une semaine de commémorations. Le 28 juillet, jour de l'invasion, le jour de l'hideuse capitulation, va nous revenir en mémoire, comme nous revient chaque 17 octobre le souvenir de la mort de Jean-Jacques Dessalines. Nous allons donner éclairage aux envahisseurs comme nous commémorons chaque année l'ignominie des assassins du père de la patrie. L'occupation américaine de 19 ans a été si mal vécue et est si mal digérée que jusqu'à présent nous ne savons qu'en faire. Faut-il se souvenir que l'Armée d'Haïti n'eut même pas le courage de sauver son honneur, que les politiciens se couchèrent très vite, que les intellectuels ne s'indignèrent que très tard, après les paysans et les va-nu-pieds, et que l'élite des villes s'accommoda fort bien de l’occupant ? Nous ne nous souvenons ni des martyrs: où se trouve le monument élevé en l'honneur de Pierre Sully ? Ni des héros: Charlemagne Péralte est seulement en effigie sur une pièce de monnaie, notre fameux cinq gourdes qui n'est plus un dollar depuis longtemps. Qu'avons-nous fait de la mémoire des Cacos ou de celle des négociateurs: ceux qui ont fini par porter l'Américain à nous laisser libres de notre destin? Qu'avons-nous fait des traîtres qui, dès le 28 juillet et jusqu'à août 1934, ont collaboré aux initiatives, aux gouvernements, aux combines de l'occupant ? Dans quel cadre plaçons-nous notre relation, notre amitié avec notre nouvel meilleur ami depuis que l’hégémonie américaine nous protège de son ombre? Qu'avons-nous fait des leçons apprises de la période de l'occupation? Sommes-nous devenus autonomes financièrement? Payons-nous nos taxes? Contrôlons-nous nos douanes? Avons-nous des finances équilibrées? Acceptons-nous de faire des travaux d'intérêt collectif? Acceptons-nous les règles d'un régime policé de changement de gouvernement? Désirons-nous entrer dans la modernité d'un monde qui change à chaque seconde? En 1915, à peine un siècle après 1804, les Haïtiens avaient oublié comment se battre contre des envahisseurs, il a fallu l'imposition de la corvée pour que la mémoire de l'esclavage enflamme nos campagnes. Un siècle après 1915, les Haïtiens ne savent toujours pas se souvenir. Notre Etat, complice en 1915, est encore complice en 2015. Notre bonne société a résolu le problème de l'intégration en ayant un Américain dans chaque famille. Le peuple, attend un transfert des USA chaque jour que Bon Dieu fait. Quant à nos intellectuels, ceux qui ont refusé de célébrer la grande victoire de 2004 comme les autres, ils sont au fin fond du trou. Il n'y a pas de grandes pensées, pas de panache, pas de dessein pour notre destin commun. Que la Société nationale d'histoire et de géographie fasse pèlerinage sur les grands lieux de mémoire de la résistance, qu'à Port-au-Prince on fasse offrandes florales, pose de plaques ou érection de monuments en hommage aux grandes figures de cette époque (Gérard Jolibois Fils, Georges Sylvain, Élie Guérin, Ernest Chauvet, Jean Price Mars, Catts Pressoir, Edmond Mangonès, Antoine Pierre-Paul, Georges Petit, Jacques Roumain, etc.), tout cela est bien. Que l'on se souvienne de ce qui s'est passé, les massacres comme les actes de bravoure à travers le pays, tant mieux. Mais qui ira plus loin? Depuis 1915, les Américains son revenus pour nous débarrasser d'un dictateur encombrant, embarquer un général-président qui s'incrustait après son départ du pouvoir, réinstaller un président démocratiquement élu victime d'un coup d'Etat, emporter un président élu qui ne répondait plus au schéma convenu, corriger combien d'élections et peser dans la balance de moult décisions qui auraient dû nous revenir. Ils débarquent dans notre vie de peuple bien plus souvent que l'on ne l'aurait souhaité parce que les leçons de 1915 ne sont pas apprises. Pour célébrer la désoccupation, en août 1934, un sémaphore de 50 mètres de haut fut érigé dans la cour du Palais national, du côté des Casernes Dessalines, son mât attend toujours qu’y soit hissé l'étendard d'un avenir à inventer, pas que l’on noie dans des larmes de crocodile la défaite de 1915.
Frantz Duval
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