Islam Louis Etienne
Notre environnement est rempli de réalités choquantes et traumatisantes les unes plus dramatiques que les autres que nous traînons depuis plusieurs années comme une blessure fermée avec des cicatrices visibles et prononcées. Chacune d’elles peut avoir un aspect historique dépendant du segment de la population intéressé par l’évènement. Un fait historique ne saurait être un événement singulier et le fait est indéniable. Il convient ici de signaler qu’il s’agit de la vie des hommes qui ont lutté pour une cause et de l’aspect temporel de leurs actions , nous disons bien temporel au lieu de passé parce que le devenir est un ensemble de changements plus au moins orientés , c’est le changement même qui est mis en cause mais pas seulement le passé d’un être ou d’une activité. Toutefois, mises à part les spéculations sur le sens de l’histoire qui regarde vers le futur du devenir humain, l’histoire comme science étudie surtout le passé de l’activité humaine devenue fait historique. Elle doit nous aider à garder en mémoire la contribution et l’apport de tous ceux qui nous ont aidés d’abord à naître, ensuite à grandir ; sans négliger la malveillance et la cruauté de ceux qui ont essayé de nous détourner du vrai chemin , celui de la liberté et de l’espoir et de nous détruire . En Haïti, l’histoire, la vraie est un passé inconnu, trop souvent absent et parfois non écrit ou ignoré par ceux pour qui il aurait dû avoir de l’importance. Il n’existe aucune linéarité, aucune répétition, aucune analyse ni appréciation des faits historiques , de leurs auteurs et de leurs conséquences mais plutôt des échos, des bribes et des résonances que son étude éclaire et hiérarchise tout en restant à la surface des événements sans entrer dans les profondeurs pour comprendre le comportement des uns et des autres ainsi que leurs motivations. Nous traînons actuellement derrière nous plus de deux siècles d’histoire palpitante et mouvementée d’un peuple condamné à l’esclavage qui a lutté et combattu pour son indépendance aux sacrifices même de sa vie pour que les générations futures puissent vivre libres, indépendantes et fières. Ces différents sacrifices consentis n’ont pas été pris en compte dans leur moindre détail. Les souffrances, les humiliations, les déboires, les atrocités et les déceptions qu’ils ont connus n’ont été ni inventoriés ni pesés, ni expliqués pour mieux appréhender le sens et la portée de la lutte qu’ils ont menée et là, il n’y a rien d’étonnant . Peut-on demander à un Français d’oublier la seconde Guerre mondiale !
Si nous ramenons le problème au niveau micro, les institutions publiques et privées qui ont un demi-siècle et plus de fonctionnement ne se souviennent même pas des premiers employés qui ont vécu avec eux les moments difficiles. Ils ont souffert avec l’institution pour lui permettre de s’établir sur le marché ; l’institution a grandi alors qu’ils sont toujours restés petits en regardant passer a toute vitesse un train qu’ils ont fabriqué de toute pièce et dans lequel ils ne peuvent même pas aujourd’hui se payer une place , car après avoir avalé ,on oublie trop vite et trop souvent la sensation brûlante des aliments chauds. Il faut dire aussi que les archives n’ont jamais constitué un point important dans notre système financier. On doit retenir cependant qu’une institution qui a plus de 50 ans doit avoir une histoire et cette histoire passe par celle des hommes qui l’a fréquentée et qui ont peiné et souffert pour son assise et son devenir. Deux exemples auraient suffi pour étayer cette thèse et nous les prenons dans le monde éducatif.
Alphonse St-Louis , un professeur réputé et reconnu mondialement et ses différents livres sont enregistrés dans plusieurs bibliothèques francophones dans le monde et au niveau local, ils jouissent d’une renommée sans pareille et d’une certification des plus hautes autorités de l’Etat, il a passé presque toute sa vie d’enseignant à former des citoyens au lycée Alexandre Pétion ( près de 40 ans , disait-il ), il appelait le lycée Pétion, son fief. A sa mort , pas une couronne ne lui a été envoyée ; ne parlons pas de délégation d’élèves, ni de professeurs, ni d’anciens directeurs dudit lycée, ni d’anciens ministres sauf Camille Gouin, Rosny Desroches , Patrice Dalancourt et le ministre de l’Education en poste à l’époque. N’était la présence des élèves du Collège Roger Anglade et ceux du Nouveau Collège Bird venus en nombre imposant, ses funérailles auraient été chantées dans une église vide. Le neveu de sa femme, Me Michel, a prononcé l’unique oraison funèbre pour saluer le départ de ce manitou. De plus, le professeur Jean Roland Lucien , professeur chevronné de mathématiques qui a étudié à Paris , détenteur d’une maîtrise en mathématiques pures à la « City University of New York », qui a aussi enseigné au Congo et au Cameroun sous l’égide de l’Unesco, a travaillé également en classes terminales au Nouveau Collège Bird (NCB) pendant de nombreuses années à partir des années 70 et il a aussi traversé plusieurs administrations du collège. Il a travaillé à une époque où l’on devait passer des maths traditionnelles aux maths dites modernes . Le NCB a traversé cette époque orageuse et difficile sans grand danger a cause de son adresse de son habileté et de son équilibre. Il est mort tragiquement a P-au-P. Le NCB était l’un des grands absents à ses funérailles ; ni délégation, ni couronne, ni oraison. C’est dire que nous n’avons jusqu'à présent ni le sens de la continuité ni celui de l’histoire. Nous nous contentons de gérer l’instant présent ; par contre, lorsqu’on doit parler de Charles X, le roi de France, qui est une histoire ancienne, mais que tous les Haïtiens portent irrémédiablement dans leur cœur et dans leur conscience comme un sceau sûr du papier ; on doit être éveillé parce que ce nom a joué un rôle prépondérant dans notre histoire de peuple et représente une histoire à dormir debout. Il nous a contraints à payer une fortune pour la reconnaissance de notre indépendance ; autrement, il nous aurait traités en ennemis. Est-ce qu’on peut oublier ou ignorer une histoire pareille ?
Le profil du personnage
Charles X était le frère de Louis XVI et de Louis XVIII. Il est né à Versailles le 9 octobre 1757. Il était le IVe fils du dauphin Louis, fils de Louis XV qui est mort en 1765 sans avoir régné. De son vrai nom Charles Philippe, on l’appela d’abord « le conte d’Artois ».Il était le roi de France le plus âgé. Il avait 66 ans a son sacre a Reims et il est mort a 79 ans. Il fut roi de France de 1824 à 1830.Il épousa Marie-Thérèse de Savoie le 16 novembre 1773. De cette union naquirent 4 enfants : Louis-Antoine, Sophié, Charles-Ferdinand et Marie-Thérèse d’Artois. Il commença à s’intéresser à la politique à l’âge de 29 ans après la première crise de la monarchie en 1786. Il prit la tête de la fraction révolutionnaire dont il devint le chef de file. Il entra à Paris en 1814 après l’abdication de Napoléon. Le Sénat se décida à le reconnaître comme lieutenant du Royaume. Il se heurta aux notables réunis en assemblée et accepta la suppression des privilèges financiers de l’aristocratie mais non la réduction des privilèges sociaux accordés a l’église et à la noblesse. Il pensa qu’on pouvait réformer les finances de la France sans renverser la monarchie. Selon ses propres mots » Le temps est venu de réparer mais non pas de démolir » Il passa inaperçu au cours de la première restauration, mais avec la seconde restauration, il devint l’espoir du parti ultraroyaliste contre la politique modérée de Louis XVIII .Il le succéda en Septembre 1824 et à la surprise générale de l’opposition libérale, il accorda l’amnistie politique, suspendit la censure et maintient la charte établie en 1814. Il révéla la vraie nature de son règne un peu plus tard : la loi d’indemnisation du milliard aux émigrés; la loi sur le sacrilège ; la loi sur le droit d’aînesse et la fameuse ordonnance imposée à Haïti qui porte son nom. En mars 1830, la chambre refusa de collaborer avec le ministère ultradirigé par Polignac son ami d’enfance. Le coup d’Etat qu’il tenta va provoquer la nouvelle révolution des 27, 28 et 29 juillet (trois Glorieuses). Contraint d’abdiquer le 02 août, il se résigna à un nouvel exil à Prague et mourut à Gorizia en Vénétie en 1836. Son nom marque le début de l’âge d’or de la caricature au XVIIIIe siècle et fait l’objet d’une satire riche et diversifiée .Son règne est caractérisé par un regain d’intérêt artistique pour le Moyen-Age et l’essor du style troubadour.
L’histoire de Charles X et de la République d’Haiti
La politique de Boyer teintée de maladresses et d’inhabilités va avoir des conséquences néfastes sur l’indépendance nationale et ce malgré la fermeté, la clairvoyance et l’opiniâtreté de la jeune diplomatie haitienne. La France qui tenait à avoir un arrangement rapide avec son ancienne colonie prit l’initiative des négociations en délégant auprès du président Boyer son émissaire Monsieur Dupetit Thowars qui échoua dans sa mission. Cette fois-ci, le gouvernement français par l’intermédiaire de son agent Monsieur Liot demanda au président Boyer de déléguer en France un envoyé spécial pour entamer les négociations au nom du pays. Le président Boyer autorisa son bon ami, le général français Jacques Boyé à conclure avec la France un traité de commerce moyennant que celle-ci reconnaisse l’indépendance nationale. Pour des raisons de clivage politique, le général Boyé n’a pu rentrer en France et c’est à Bruxelles qu’il rencontra Monsieur Esmangart, le représentant francais. Le général défendit avec vaillance et énergie la position d’Haïti, mais son interlocuteur rejeta d’un revers de main la reconnaissance automatique et immédiate de l’indépendance nationale tout en soutenant qu’elle devrait être assortie d’autres conditions comme une indemnité à payer à la métropole en numéraires. Le général Boyé conçu cette indemnité sous forme d’échanges et de services commerciaux que la France pourrait bénéficier pendant cinq ans. Esmangart signifia par lettre à Jean Pierre Boyer l’échec des négociations de Bruxelles parce qu’il avait désigné un étranger pour défendre les intérêts haïtiens et lui conseilla d’envoyer des agents haïtiens en France pour continuer les négociations. Boyer fit droit à sa requête et envoya une délégation composée du sénateur Rouanez et du notaire Larose à Paris avec un ordre de mission clair et précis : « Solliciter du roi de France une ordonnance reconnaissant notre indépendance et offrir en récompense de cet acte de bienveillance et de grandeur une indemnité jusqu'à concurrence de cent millions de franc-or payable en cinq termes annuels en argent ou en denrées , outre les avantages commerciaux de la nation la plus favorisée. »
Au lieu de solliciter un traité, Haïti a demandé une ordonnance. Devant tant d’avantages, les Français qui n’y croyaient pas de leurs yeux, enregistrèrent toute la négociation et mirent fin au dialogue. Esmangart souleva la question de l’Est et précisa que cette ordonnance ne couvrira que la partie du territoire ayant appartenu autrefois à la France. En 1825, Charles X signa une ordonnance par laquelle il reconnut conditionnellement l’indépendance d’Haïti et chargea le baron de Makau de l’imposer au président de la République d’Haïti. La commission haïtienne chargée de rencontrer le baron de Makau était composée du secrétaire général Inginac, du sénateur Rouanez et du colonel Frémont. La commission rejeta le principe de l’ordonnance mais le président Boyer prit la responsabilité de l’accepter.
Signée par le roi Charles X le 17 avril 1825, entérinée par le Sénat haïtien le 11 juillet de la même année, cette ordonnance fut la première tache d’huile dans l’acte de notre indépendance.L’envoyé spécial du roi, le baron de Makau, accompagné d’une véritable flotte de guerre, avait la mission de la faire accepter ; faute de quoi, Haïti serait traitée en ennemie et sujette a un blocus impénétrable.Aussi, d’un trait de plume et menaçante, la France a voulu enrayer le sacrifice des preux de 1804 et du coup hypothéquer une indépendance acquise au prix du sang. En 1838, l’ordonnance fut révisée à travers un traité et l’indemnité de 150 millions de francs fut réduite à 60 millions de francs. Cette ordonnance, décriée depuis lors, poussa Haïti à la faillite en lui faisant rater la chance pour devenir une nation respectable, prospère avec une économie enviée et florissante. L’Haïtien est un peuple meurtri et exploité par les grandes puissances qui ne lui ont jamais pardonné d’être indépendant. Cette dette se paie jusqu’aujourd’hui encore, sous d’autres formes. On ne peut, certes, effacer l’histoire mais il y a plusieurs petites ouvertures qu’on aurait pu faire pour montrer sa bonne foi et pour commencer des à présent à construire l’avenir ensemble; par exemple, comme ancienne colonie, on aurait pu aller en France sans visa comme les territoires français d’outre-mer ; mettre en Haïti des écoles correctes qui auraient permis d’intégrer directement les grandes universités françaises d’office à tous les niveaux d’études et a peu de frais tout en renforçant la vulgarisation du français et la consolidation du créole par tous les moyens disponibles en offrant un support inconditionnel à l’Académie du créole haïtien nouvellement créée; donner des facilités au pays pour résoudre certains problèmes épineux d’infrastructure ( routes, gestion des ordures ménagères et du territoire; électricité, téléphone Internet, construction de wharfs ); faire venir quatre ou cinq unités parmi les chaînes d’hôtels de grande classe ; les bâteaux de croisière de grande capacité et nous porter sur la carte touristique du monde ; offrir à une ancienne colonie qu’on a spolié un centre hospitalier moderne tout équipé avec des possibilités de stages et de formation pour tous les techniciens des soins infirmiers et un campus universitaire avec un standard international ; donner des bourses d’études a long terme dans tous les domaines; offrir un stade de football et un aéroport au pays * avec quelques lignes aériennes ; implanter quelques multinationales pour donner quelques emplois sérieux et importants aux Haïtiens. Malheureusement, la montagne n’a accouché que d’une petite souris….Ces petits accords signés, c’est pour faire dormir les enfants !
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Islam Louis Etienne
Mai 2015
L’ordonnance royale de Charles X représente beaucoup plus qu’une dette morale
Islam Louis Etienne Notre environnement est rempli de réalités choquantes et traumatisantes les unes plus dramatiques que les autres que nous traînons depuis plusieurs années comme une blessure fermée avec des cicatrices visibles et prononcées.